26 août 2011 5 26 /08 /août /2011 10:29


Émile Moine

(Présence Orthodoxe n° 3 - 3ème trimestre 1968)

Un après-midi, en août 1957, un Parisien anticlérical et pourtant chercheur de vérité, eut la bonne fortune de converser devant un "skiti" sur la montagne aride et escarpée du sud de l'Athos, face à la mer, avec le moine Nikon, anachorète de 82 ans et sommité spirituelle d'alors sur la Sainte Montagne.

Apprenant que naissait à Paris une Église orthodoxe nouvelle en plus de celles, trop nombreuses à son gré, qui existaient déjà, le vénérable vieillard s'était récrié ! Mais après un court échange de vues, réalisant que celle-là était de souche spécifiquement française, il se mit à méditer et donner des conseils en vue de sa plénitude apostolique : ne point s'adresser à un Siège ecclésiastique toujours influencé par la politique et la contingence sociale, dit-il, mais à des hommes voués entièrement à Dieu, libres du monde et porteurs de sainteté. Et l'anachorète indiqua l'Archevêque Alexandre de Bruxelles et l'Archevêque de Shanghai celui-ci récemment arrivé à Paris. Il précisa l'adresse de ce dernier à Versailles après l'avoir recherchée dans un carnet. Si chaude était la charité de son insistance que l'anticléricalisme de son interlocuteur se dissipa en même temps que son parti pris de ne pas se mêler d'affaires ecclésiastiques ; notant l'adresse, il accepta de porter le message lourd de conséquences qu'il ne soupçonnait pas…

La suite ne fut donnée que plusieurs mois plus tard, car le modeste Archevêque Jean n'était guère connu à l'église Saint-Irénée.

Le messager de l'Athos, présent au premier entretien accordé le 22 décembre à Monseigneur Jean de Saint-Denis, encore Archiprêtre Eugraph Kovalevsky, fut tout d'abord déçu et pensa : "Si c'est lui cet homme hautement spirituel, recommandé par le Sage de l'Athos !". On en vint à parler de prière. Aussitôt le buste de l'Archevêque et surtout sa tête lui apparurent largement entourés de bleu, couleur de la Vierge. Le ton changea totalement, devin affable, prévenant, plein d'amour, comme descendant du ciel. L'Athos se manifestait, et plus encore. L'Archevêque pria de se rendre à la salle à manger pour partager le goûter des enfants qui recevaient une éducation dans la demeure archiépiscopale, et la collation, si sommaire qu'elle fût, sembla exquise. À la sortie de l'entretien, il fallut que l'Archiprêtre évoquât lui aussi l'auréole bleue pour que le messager anticlérical qui n'en pouvait croire ses yeux, se sentit autorisé à s'incliner devant cette réalité hors de toute illusion.

* * *

Sollicité d'adhérer à l'Orthodoxie, le messager encore anticlérical avait décliné cet honneur, mais au retour de l'entrevue avec l'Archevêque Jean il changea d'avis et désira recevoir la chrismation orthodoxe des mains de l'évêque, à condition évidemment d'avoir pris d'avance connaissance du rituel. Et ce rituel russe bien qu'inspiré de Rome, ne fut pas accepté de lui en raison des reniements qu'il comportait à l'égard de sa première Église, à laquelle, malgré son éloignement et son indifférence, il gardait sa reconnaissance. Le passage d'une Église à l'autre devait, selon lui, s'effectuer non dans une rupture et le reniement mais comme une progression, une continuité évolutive.

L'Archiprêtre parrain, dont le rituel établi pour les Français ne contenait pas une telle difficulté, en fit part à l'Archevêque Jean qui répondit : "Eh bien ! qu'il élague tout ce qu'il voudra, selon sa conscience". Ainsi accueillit-il cet Orthodoxe de souche française dans la plus large compréhension et charité qu'appelaient notre histoire et le tempérament particulier de notre sol. Miracle de sainteté, grâce qui allait s'étendre à toute notre Église

Le dimanche 1er juin 1958, deux paroissiens de la paroisse Saint-Irénée se rendant pour une cérémonie au couvent russe de Fourqueux furent victimes d'un très grave accident d'automobile, aux abords de Saint-Germain-en-Laye, et transportés en l'hôpital de cette ville. Au bout d'une dizaine de jours leur état était au plus grave ; les fonctions intestinales bloquées chez l'un, une faiblesse du cœur empêchant l'opération chirurgicale chez l'autre. Aussitôt après une visite de l'Archevêque Jean, la faiblesse du cœur avait disparu et l'opération immédiatement entreprise réussit ; quant au blocage intestinal que n'avait pu libérer aucune médication, il cessa lorsque le blessé - pratiquement abandonné - eut par hommage absorbé la moitié d'un petit pain béni (selon le rite russe) par l'Archevêque Jean.

Plus tard, l'intéressé lui fit remarquer que l'accident pouvait bien signifier, ou du moins inclure, que les Français avaient à se rendre non à la Divine Liturgie selon Saint Jean Chrysostome (pratiquée dans le couvent russe de Fourqueux) mais s'arrêter à celle de Saint Germain de Paris. Dans sa large tolérance et humilité, il répondit : "Ah ! je n'y avais pas pensé".

S'il ne mangeait pour ainsi dire pas, de même ne prenait-il aucun sommeil. Des amis de province qui l'avaient hébergé, lui réservant dans leur intérieur cossu la plus belle chambre avec le maximum de confort, furent consternés de l'y entendre marcher toute la nuit. Il était en prière perpétuelle.

* * *

À douze ans, il demanda à sa mère de le laisser prier toute la nuit et, depuis lors, il en arriva à ne plus user de lit, se contentant d'un repos éveillé dans son fauteuil de travail. Aussi conseillait-il, à quiconque proposait de lui téléphoner, de l'appeler non le jour où il était accaparé, mais vers minuit, une heure du matin.

Quand on lui parlait, il semblait parfois, à la déception de l'interlocuteur, enlevé par le sommeil ou ravi en d'autres sphères : il suivait néanmoins parfaitement tout ce qu'on lui disait, ne laissant échapper aucun détail et toujours perspicace. État probable d'union où il recevait force et lumière.

Éveil supérieur embrassant la profondeur et l'étendue.

La profondeur, la hauteur et la constance de sa prière perpétuelle se manifestaient en l'amour de l'humanité si intense, en une compréhension si claire et si spirituelle de l'âme humaine que même ce qui dans le préjugé de notre société semble contraire ou ennemi de l'Église, trouvait mesure auprès de lui : "Il ne faut pas rejeter les Francs-Maçons, disait-il, ce sont des hommes comme les autres ; et ils ont, comme les autres, besoin du secours divin". La pénétration de son regard généralement humble et discret, mais alors d'une braise insoutenable, effrayait sur le coup ceux qui, l'abordant, se sentaient brusquement sondés jusqu'au-delà de leur carapace intérieure.

En lui, amour et compassion dépassaient le plan individuel et s'étendaient à la dimension des peuples et des nations. Il eut à exercer son sacerdoce sur toute la périphérie de la terre : après la Serbie, la Chine, l'Europe et l'Afrique pour finir à San Francisco. Partout, même participation à l'âme collective.

Lorsqu'il prit en mains la question de l'Orthodoxie française, aucun problème ne demeura dans l'ombre, particulièrement le pourquoi du passage d'une fraction de la population française, d'obédience romaine ou protestante à l'obédience orthodoxe et l'opportunité de cette restitution à la tradition originelle pour l'éclosion spirituelle plus profonde des terres de Gaule et d'Occident. Au-dessus des particularités locales, tout en les vivant, les transcendant en amour, il aperçut immédiatement la nécessité d'une autonomie pour un mouvement orthodoxe de souche française ; il vit l'authenticité, la beauté, la tonalité occidentale de la liturgie selon Saint Germain de Paris qu'il admira, adopta et fit, en conséquence, adopter pour notre Église. Il y sacrifia, au moins momentanément, l'attachement de quelques enfants chéris de son troupeau russe, de ceux qui, confondant les exigences d'un tempérament régional avec celles de la spiritualité, refusaient d'admettre que l'Orthodoxie puisse être célébrée autrement que selon leur traditionnel et très beau rite selon Saint Jean Chrysostome.

Par son service de la Vérité, au-delà de l'immédiate contingence ecclésiale, l'Archevêque Jean faisait éclater les barrières orientales de la pratique orthodoxe et lui ouvrait l'Occident.

Le renoncement était grand, certes, mais aussi l'horizon de conquête. Il y fallait une telle personnalité toute de lumière, de douceur et d'humilité.

On aurait pu croire qu'une difficulté d'élocution, provoquée par un coup de crosse sur la bouche, le maintenait dans un jeûne du monde, ce n'était qu'harmonie d'une ascèse poussée à l'extrême de l'amour divin. Il fut évêque très jeune, puis, malgré cette gêne apparemment rédhibitoire, il devint Exarque pour l'Europe et l'Afrique, guide et protecteur de notre Orthodoxie française.

Quand il officiait à Saint-Irénée, dès lors même qu'il était attendu par l'assemblée des fidèles, la cathédrale était pleine de lumière indicible.

Le Concile qui élisait, en 1964, un Chef pour l'Église russe hors frontières, lui donna la moitié de ses voix. Ultime hommage selon le plan divin, car si l'un devait rester sur terre, le ciel attendait déjà l'autre. Le chemin était sans doute plus court, plus libre, de l'adoration près de l'autel où il fut accueilli, à l'Ineffable parmi les enfants de la Sainte Vierge, près du Seigneur.

De là, maintenant, comme si rien n'était changé, discrètement et lumineusement comme auparavant, l'Archevêque Jean répand sur nous la grâce qui émanait de sa présence dans la fidélité totale aux commandements de notre Seigneur Jésus-Christ.

 Monseigneur Jean, évêque de Saint-Denis

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Tombeau du saint archevêque Jean de San Francisco

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Published by Orthodoxes d'Europe - dans Saint Jean de San Francisco

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“Jamais, jamais, jamais,

ne laissez jamais quiconque vous dire qu’afin d’être Orthodoxe, vous devez aussi être Oriental.

L’Occident a eu la pleine Orthodoxie mille ans durant, et sa vénérable Liturgie est bien plus ancienne que n’importe laquelle de ses hérésies.”

Saint Jean Maximovitch