30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 05:24

méditation

Christ, Seigneur et Fils de Dieu, Libre réponse à l’ouvrage de Frédéric Lenoir, Paris, Lethielleux, 2010, par le P. Bernard Sesboüé, s. j.
 
Cet ouvrage de Frédéric Lenoir, directeur du « Monde des religions », est intituléComment Jésus est devenu Dieu (Paris, Fayard, 2010) et son titre, délibérément provocant, résume bien la double thèse de l’auteur : les apôtres et disciples directs de Jésus-Christ n’ont nullement cru qu’il était Dieu lui-même, ce sont les conciles aux ordres des empereurs, à commencer par celui de Nicée présidé par Constantin en personne, qui l’ont divinisé a posteriori. Le livre, bien documenté et intelligemment présenté, est fait pour emporter rationnellement la conviction ; et de fait, aux yeux de la raison, l’incarnation de Dieu (et pas seulement d’un dieu) est une impossibilité, un non-sens : l’objection n’est pas très nouvelle, Celse, au IIe siècle, raisonnait déjà de la sorte. Tandis qu’une divinisation a posteriori ne serait pas plus choquante, car n’entraînant pas davantage de conséquences, que l’apothéose décernée après leur mort aux empereurs romains.

On voit bien à quel point cette thèse est perfide, au sens précis du terme, c’est-à-dire ennemie de la foi. Car, si elle vraie, toute l’économie du salut s’effondre, et en particulier la réparation de la chute et la déification des hommes n’ont plus de réalité.
 
D’où l’intérêt que présentait a priori pour moi, comme pour tout autre chrétien, la réfutation, ou plutôt la « réponse » du P. Sesboüé, jésuite, théologien catholique réputé et auteur de très nombreux ouvrages. Hélas, je ne puis dissimuler ma déception…
 
Certes, le P. Sesboüé contredit la thèse de Frédéric Lenoir, en prouvant, textes en main, que les apôtres dès après la résurrection ont cru à la divinité personnelle de Jésus, et que les empereurs ne sont pas directement intervenus dans la formulation des définitions dogmatiques des conciles, mais bien plutôt dans leur acceptation, pour mettre fin aux désordres et aux affrontements que les hérésies provoquaient dans la société. Tout cela, à la lecture de son ouvrage, est acquis. Mais…car il y a un « mais ».
 
D’abord, il est bien dommage que le P. Sesboüé entonne à son tour la vieille antienne de Constantin devenu arien et baptisé sur son lit de mort par un évêque arien, Eusèbe de Nicomédie. Le professeur Pierre Maraval a fait justice de cette légende en particulier dans sa belle biographie Constantin le Grand, empereur romain, empereur chrétien (306-337), (Paris, Tallandier, coll. "Biographies", 2011) : il y montre que l’empereur était mû avant tout, non par des convictions dogmatiques ( il n’était pas un « empereur théologien », au contraire de Justinien au VIe siècle ) mais par la nécessité de maintenir l’ordre dans l’Empire ; et il rappelle ce qu’il avait précédemment montré, à savoir qu’Eusèbe de Nicomédie, certes lié à Arius, avait fini par souscrire aux articles de Nicée : il était bien trop opportuniste pour avoir des convictions ancrées…
 
Cette inexactitude est cependant secondaire. Ce qui me contrarie vraiment, ce sont les concessions excessives à mon gré que le P. Sesboüé juge bon de faire à celui qu’il appelle son « partenaire ». Par exemple, il considère que la foi des disciples en la divinité du Christ leur est venue après sa résurrection et que certains passages des évangiles ont été remaniés en ce sens. Aucun théologien orthodoxe ne saurait admettre pareille assertion qu’aucun Père de l’Eglise non plus n’aurait admise. Ainsi, l’admirable confession de foi de Simon-Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Matthieu 16, 16) serait, écrit le P. Sesboüé,« sans doute…une rétroprojection de la titulature de l’Eglise primitive sur la personne de Jésus d’avant Pâques » (p. 37).
 
Comment ne pas voir que c’est donner à l’adversaire (que, moi, je qualifie tel) un argument presque imparable : ainsi cette confession de foi qui est, dirai-je en paraphrasant saint Paul, la colonne et la base de la vérité, serait un ajout a posteriori ! C’est la thèse même de Lenoir, seule diffère l’époque de l’ajout !
  
Tous les théologiens orthodoxes, à la suite des Pères, considèrent cette proclamation comme le fondement même de l’Eglise du Christ, ce que les propres paroles de Jésus confirment : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, parce que ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. »L’orthodoxie unanime professe que cette confession de foi révélée par le Père céleste et prononcée par Simon-Pierre est la pierre de fondation de l’Eglise, et nullement la personne de l’apôtre, lequel n’a donc aucune préséance sur les autres. Mais quoi qu’il en soit de cette importante question, si la profession de foi de Pierre a été actualisée après coup, quid de la proclamation solennelle (« et moi, je te dis… ») du Christ ? Est-elle aussi arrangée, trafiquée ? Alors la base de l’Eglise s’effondre, et l’Eglise elle-même aussi. Elle n’est plus qu’un édifice humain, « trop humain ». Et, pour paraphraser encore l’apôtre Paul, « vaine est notre foi,vaine notre prédication, et nous sommes des menteurs devant la face de Dieu ».

Faire des concessions au cours d’une disputatio peut être un moyen dialectique utile, mais pas au détriment de la thèse que l’on défend. C’est malheureusement le cas ici.
 
C’est pourquoi je dois renvoyer quittes les deux contradicteurs, et cela me cause un vif déplaisir.
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Published by Orthodoxes d'Europe - dans Actualité à méditer

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