10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 06:13

pierre kovalevsky

Docteur de l’Université (1901-1978)



 FONDEMENTS DE LA FOI ORTHODOXE

            La doctrine chrétienne fut révélée de vive voix aux apôtres par notre Seigneur Jésus Christ. Cette révélation orale s'est transmise dans le sein de l'Église de génération à génération à tous ceux qui étaient unis dans la charité, la foi et l'espérance. Elle forme la tradition de la foi orthodoxe. Les fondements de l'enseignement du Sauveur furent transcrits par les apôtres et codifiés par l'Église qui, en choisissant les textes qui reposaient indubitablement sur la tradition évangélique et en écartant ceux qui étaient apocryphes, les réunit sous le nom de «Livres du Nouveau Testament».

            Nous possédons donc deux courants spirituels qui remontent à la même et unique source de la parole révélée : la tradition orale, conservée dans l'Église, et la parole transcrite, contenue dans les livres canoniques.

            Les conciles œcuméniques, qui représentaient l'Église du Christ encore unie, puisèrent à ces deux courants spirituels, définirent les fondements de la foi orthodoxe et formulèrent les principaux dogmes. Les dogmes, «données révélées», formulées par les conciles et acceptées par l'Église, ne sont point des formules mortes[1] ; ils sont les bases sur lesquelles se construit l'Église et dont dépend la vie de chaque chrétien. Par exemple :

            la doctrine orthodoxe de la liberté dans le salut,

            la doctrine catholique-romaine de la grâce surnaturelle (gratiæ infusio),

            la doctrine protestante de la foi unique,

            et la doctrine calviniste de la prédestination,

ont déterminé le chemin spirituel pour chaque confession. La révélation que nous avons reçue par le Sauveur est définitive. Il ne peut y avoir d'autre révélation plus parfaite ou plus proche de la vérité.

            Il ne peut y avoir, par conséquent, de nouveaux dogmes, tout comme il n'y a pas eu de nouveaux dogmes du temps des conciles œcuméniques, qui n'ont défini que ce qui était révélé par la Tradition et l'Écriture et ce qui fut accepté partout, toujours et par toute l'Église. Si les bases dogmatiques posées par les conciles ne peuvent et ne doivent pas être changées ou corrigées, elles peuvent et doivent être expliquées et commentées.

            Les questions restées sans définition à côté des dogmes, fondamentaux sont plus nombreuses dans l'Église orthodoxe que dans l'Église catholique-romaine car l'Orthodoxie s'est toujours abstenue d'une trop grande classification et codification des questions dogmatiques et de l'introduction de conceptions juridiques dans le domaine des dogmes.

            Pourquoi certaines questions dogmatiques ne sont-elles point définies ? Parce que dans la vie de l'Église tout vient en son temps. Les discussions commencent, les disputes théologiques s'élèvent, l'Église, par la voix de la hiérarchie, formule la doctrine orthodoxe sur la question soulevée.

            Chaque chrétien a le droit d'étudier les dogmes. Si son opinion sur telle ou telle question particulière est acceptée par l'Église, elle devient «officielle», sinon elle reste une opinion théologique privée (théologoumène). Si elle est condamnée par l'Église, le devoir du chrétien est de s'incliner devant son autorité. S'il ne le fait pas et s'il affirme qu'il est plus près de la vérité que l'Église, il devient un hérétique et son enseignement une hérésie.

            Le commentaire des dogmes fut l'œuvre des théologiens de tous les temps, mais, à diverses époques, des dogmes différents ont particulièrement attiré l'attention de l'Église.

            Si, au moment des premiers conciles œcuméniques, les controverses se rapportaient surtout à la christologie et si le peuple chrétien du temps de saint Jean Chrysostome discutait avec âpreté de l'omoousie[2] et de l'omiousie, le dogme de la Troisième Personne ne fut commenté par l'Église, dans toute sa plénitude, que dans les siècles suivants.

            Les écrits apostoliques, les œuvres des Pères et les textes liturgiques forment le commentaire de la doctrine dogmatique. Les symboles de foi, les actes des conciles et les encycliques en sont les gardiens.

            La voix de toute l'Église orthodoxe s'est fait entendre pour la dernière fois en 1848 dans l'encyclique des patriarches d'Orient.

            L'Église prend comme base et point de départ des définitions dogmatiques le symbole de foi de Nicée-Constantinople, composé par les deux premiers conciles œcuméniques pour défendre l'Église contre les hérésies de leur temps. Beaucoup de questions dogmatiques n'y sont point formulées.

            C'est la plus brève des synthèses dogmatiques dont chaque mot a été longuement médité. Elle est acceptée par tous les chrétiens et répond clairement aux trois conditions de catholicité énoncées par saint Vincent de Lérins : universalité, antiquité, consentement de tous («dans l'Église catholique même, il faut avoir le plus grand soin de s'en tenir à ce qui a été cru dans tous les lieux, toujours, par tout le monde[3]»).

            Dans l'Ancien Testament il n'y avait qu'un seul dogme central qui passa dans le christianisme : la foi en un seul Dieu unique. Dans le Nouveau Testament existe aussi un seul dogme central : la foi en un seul Dieu unique, mais trinitaire dans ses Personnes, c'est-à-dire la foi en la Sainte Trinité.

            Ce dogme central comprend, en dehors du dogme trinitaire proprement dit, les affirmations dogmatiques se rapportant aux trois Personnes de la Sainte Trinité.

            Au dogme de la Première Personne se rattachent ceux de la création et du péché originel ; à celui de la Deuxième Personne ceux de l'Incarnation et de la rédemption ; à celui de la Troisième Personne, - la doctrine de l'Église et des sacrements.


 LA SAINTE TRINITÉ

            Le dogme de la Sainte Trinité contient deux affirmations dogmatiques :

1.         la naissance du Verbe et la procession du Saint Esprit avant les temps (autrement Dieu ne serait pas la plénitude avant la venue   du Verbe et l'envoi de l'Esprit saint), et

2.         la naissance et l'envoi dans le temps. Dans l'éternité le Fils naît et l'Esprit procède du Père ; dans le temps l'Esprit fait naître le Fils  (dans l'Incarnation du Fils par le Saint-Esprit) et descend sur le Fils (lors de l'Épiphanie) et le Fils envoie le Saint Esprit sur les apôtres.

            L'envoi et la naissance dans le temps n'altèrent pas l'unité éternelle des Trois Personnes qui ont pris une part égale à la création : Dieu le Père comme cause première, le Fils comme parole créatrice et l'Esprit comme principe vivifiant.

            La séparation dogmatique entre l'Orient et l'Occident chrétien devint effective, en ce qui concerne le mystère de la Sainte Trinité, au moment où Anselme de Canterbury formula d'une manière précise ce dogme[4] en mettant le signe de l'équivalence entre la procession éternelle et l'envoi dans le temps[5], et quand il le proclama doctrine officielle de l'Église de Rome devant les évêques orientaux au Concile de Bari (1096).

            L'addition «et du Fils» (filioque) eut une importance primordiale pour la vie de l'Église romaine. Dans la formule du Concile de Lyon (1274) qui confirma l'introduction du «filioque» il est dit : «Le Saint-Esprit procède éternellement du Père et du Fils non comme de deux principes, mais comme d'un seul principe, non par deux spirations, mais par une seule spiration[6]». D'après cette formule dogmatique il n'y a qu'un seul courant de grâce dans l'Église, celui du Christ, et ce courant de grâce est le Saint Esprit (esprit du Christ). 

            Pour l'orthodoxie, les rapports de Dieu et de l'homme sont réciproques. D'un côté il y a la grâce du Fils qui nous est nécessaire pour notre salut, d'un autre côté, quand cette grâce a été librement acceptée, il nous faut la grâce du Saint Esprit pour transformer notre vie.

            Deux moments distincts sont donc nécessaires : Dieu vient à nous par son Fils qui nous donne la possibilité du salut et la plénitude de la vérité, mais pour être sauvés il faut un acte libre d'acceptation et une transfiguration de la vie par la grâce du Saint Esprit.

            Les Trois Personnes de la sainte Trinité participent à notre vie spirituelle. Le Père envoie le Fils qui nous apporte le salut. Acceptant ce salut, nous nous élevons vers le Père par le Saint-Esprit. Comme l'a dit le Sauveur : «Mais l'heure vient, - et maintenant elle est là - où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; tels sont, en effet, les adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit et c'est pourquoi ceux qui l'adorent doivent adorer en esprit et en vérité» (Jn 4, 23-24).

            Pour l'orthodoxie, le Christ est le chef invisible et céleste. Le Saint Esprit, qui garde ce que le Fils a transmis, est le pilote de l'Église.

            L'Occident suit la formule donnée par Anselme de Canterbury qui s'est développée logiquement au sein de l'Église romaine jusqu'au dogme de Vatican. Selon cette doctrine le pape est le vicaire et le seul représentant du Christ sur cette terre et par cela même distributeur de la grâce du Saint Esprit (qui procède du Fils) et ceci non en vertu d'un charisme spécial reçu du Saint Esprit, mais en tant que successeur du premier des apôtres. Par conséquent, le couronnement du pape est, non une consécration supra-épiscopale, mais un acte canonique.

            L'orthodoxie croit, tout au contraire, que la grâce du Saint-Esprit appartient à l'Église toute entière en vertu du sacrement de la chrismation (confirmation) et ne peut être attribuée, même du consentement de tous, à un chef visible.

A) - Première Personne de la sainte Trinité

            À la définition dogmatique du Symbole, acceptée par tous les chrétiens, se rattachent les dogmes de la création et du péché originel.

            La création

            Dieu a créé de rien (ex nihilo) le monde visible et invisible et lui a donné des lois qui lui permettent de vivre heureusement. Le mal consiste dans l'inobservance des lois et des commandements de Dieu qui entraîne avec elle la corruption de l'homme et de toute la créature.

            L'homme est le sommet en perfection de la créature visible. Il a été créé à l'image de Dieu et l'image divine s'est imprégnée définitivement dans la glaise. Il a été créé libre de suivre ou de ne pas suivre les commandements de Dieu, mais il a été prévenu que le mésusage de la liberté entraînerait sa chute.

            Il existe dans le dogme de la création une différence essentielle entre l'Église orthodoxe et l'Église de Rome : Augustin d'Hippone formula la doctrine de la grâce organique et de la grâce surérogatoire, ajoutée et non créée avec la nature même de l'homme et qui préservait l'homme de l'inclination au mal, de la douleur et de la mort.

            L'orthodoxie croit que l'homme a été créé libre. Il n'a pas été, par conséquent, préservé de l'inclination au mal. Autrement, il n'aurait pas péché. Il a glorifié Dieu spontanément et non parce qu'il était dirigé vers le bien par une grâce spéciale. La nature humaine est inclinée vers le Bien et garde toujours l'étincelle divine. Le mal lui est extérieur, il vient de l'inobservance des lois de Dieu. Le péché (désobéissance aux commandements de Dieu) est le seul mal réel (saint Basile[7]). En obéissant aux commandements de Dieu, l'homme suit sa nature qui est faite pour vivre auprès de Dieu (saint Cyrille).

            D'après Augustin d'Hippone la nature est au contraire prédisposée au mal et ne peut s'en préserver sans une grâce spéciale.

            Le péché originel

            La chute de l'homme a eu pour cause un acte libre et volontaire de désobéissance. L'homme se détourna de Dieu, croyant, en son orgueil, qu'il pouvait vivre sans Lui, et il perdit toute relation immédiate avec Dieu.

            Le péché originel[8] était un poison, entré dans la chair de l'homme, non une privation de grâce extra-naturelle. Ayant goûté au poison de la désobéissance, l'homme fut entraîné par lui et préféra pécher, désobéir et se fonder sur lui-même en se séparant du Créateur.

            La désobéissance originelle a entraîné non seulement la corruption de l'homme, mais aussi celle de la nature toute entière. Il fallait pour restaurer l'union de Dieu avec l'homme que l'humanité elle-même, après une longue expérience, se rapprocha de l'idée de l'expiation de son péché d'orgueil et de désobéissance et que toute la création fût transfigurée.

            Dans le péché originel il y a trois moments :

            la présomption orgueilleuse de vouloir faire tout soi-même,

            la désobéissance aux commandements de Dieu, et

            l'absence de contrition.

            Selon la conception catholique-romaine, ce retour de l'homme vers Dieu n'est conditionné que par un don tout gratuit, par un retour de la grâce dont l'homme fut privé au moment de sa chute et non par une acceptation du salut et par un retour volontaire de l'homme vers Dieu dans l'abdication de ses propres forces et de son orgueil.

            Au contraire, l'orthodoxie croit que la nature créée est bonne en elle-même et qu'elle est inclinée vers Dieu ; qu'elle a été corrompue par l'orgueil et la désobéissance (péché originel) du premier homme et qu'une transformation de la nature et un retour libre et volontaire de l'homme vers Dieu sont indispensables. 

            Selon la doctrine catholique-romaine, l'homme jouissait avant le péché originel, d'une vie naturelle et d'une vie surnaturelle. Préservé de l'inclination au mal, de la douleur et de la mort il perdit par le péché la vie surnaturelle et toutes ses faveurs. Elles lui sont rendues gratuitement à cause des mérites de Jésus-Christ, à la condition de rester en état de grâce et de ne pas commettre de péchés mortels.

            Pour l'orthodoxie, l'état sans péché mortel n'est qu'un état neutre et ne suffit pas pour le salut.

            Pour le protestantisme la chute de l'homme a été définitive et irrémédiable. Il fut à jamais paralysé. Il n'y a plus de relation possible entre le fini et l'infini, entre le naturel et le surnaturel.

            Le jansénisme est aussi pessimiste, quant à la nature humaine, que le protestantisme. La tragédie humaine consiste, selon lui, en ce que Dieu ne veut pas le salut de tous ses enfants.

            L'orthodoxie croit et confesse que Dieu veut le salut de tous et qu'il ne dépend que de l'homme de répondre à l'appel divin. Ce qui pourrait cependant rapprocher l'orthodoxie et le catholicisme romain, opposés dans la question du péché originel et de la nature humaine, est «la grâce de charité» Augustinienne, à condition qu'elle soit le point de départ de la transformation de l'homme par le Saint Esprit.

            Parmi les théologiens occidentaux qui se confessent le plus des conceptions de l'Orthodoxie on peut nommer les grands moines de Lérins[9], saint Jean Cassien et Scot Érigène. 

B) - Deuxième Personne de la Sainte Trinité

            Le dogme de la Deuxième Personne de la Sainte Trinité a été formulé par les conciles pendant leur lutte contre les hérésies des premiers siècles. Il est accepté par tous les chrétiens dans les limites du Symbole de la Foi. Il y a cependant deux affirmations dogmatiques importantes qui séparent l'orthodoxie et le catholicisme romain et qui découlent logiquement de la doctrine de la création et du péché originel. La première concerne l'Incarnation et la deuxième la rédemption.

            L'Incarnation

            Pour l'orthodoxie l'Incarnation est l'acte suprême de l'amour de Dieu envers l'humanité par lequel elle a reçu la révélation définitive de la vérité (inhérente à son salut) et la nature humaine a été sanctifiée.

            Cette acceptation de la Vérité et cette sanctification ont nécessité une longue préparation de la part de l'humanité. De même que la désobéissance était un acte volontaire, de même le retour de l'homme vers Dieu devait reposer sur une libre acceptation du salut. C'est par Marie, mère de Dieu, que l'humanité toute entière a accepté le salut. Marie ne fut pas un instrument involontaire de la grâce, mais comme en témoigne le récit évangélique, elle posa par son acceptation un acte volontaire d'obéissance à la volonté de Dieu.

            La doctrine de l'immaculée conception ne peut être acceptée par l'orthodoxie parce qu'elle constitue une rédemption partielle avant la rédemption générale, «en prévision des mérites de Jésus-Christ», parce qu'elle est contraire à la doctrine de la liberté dans le salut et qu'elle n’accepte pas l'acte d'obéissance indispensable pour notre rédemption. Il est impossible de parler du dogme de l'immaculée conception sans remonter à la doctrine orthodoxe et catholique de la création et du péché originel à laquelle il est lié.

            La Rédemption

            La rédemption est pour l'orthodoxie une véritable restauration de la nature humaine, un retour de l'homme vers Dieu par la Sainte-Croix et la résurrection du Sauveur. Depuis la rédemption nous sommes de nouveau liés à Dieu. Il y a un passage immédiat entre le fini et l'infini. Le commencement du salut est désormais possible dans cette vie. Il y a une véritable «nouvelle création». Par la rédemption nous avons été libérés de la mort et de la damnation et nous avons reçu la possibilité de transfigurer notre vie.

            Selon la conception catholique-romaine il y a une «nouvelle création» qui est une réalité en ce monde. C'est, d'un côté, l'Église elle-même, et de l'autre la grâce sanctifiante : «l'Esprit du Christ» - don surnaturel que Dieu nous accorde gratuitement à cause des mérites de Jésus-Christ qui a racheté les hommes par ses souffrances et sa mort et a mérité le pardon de leurs péchés et les grâces nécessaires pour qu'ils puissent se sauver. Sa mort sur la croix n'était pas nécessaire pour nous racheter. Il a voulu souffrir et mourir pour offrir au Père un sacrifice parfait.

            L'orthodoxie, tout au contraire, ne peut concevoir le salut sans la destruction de la mort et de la damnation par le sang versé sur la croix et sans la transformation de la nature dans la résurrection. Comme dit le chant du Vendredi Saint : «Tu nous as rachetés de la juste damnation par ton sang précieux».

            Pour le protestantisme la rédemption est un acte miséricordieux de Dieu, qui annonce le radicalisme de notre chute et qui signifie que nous ne pouvons rien faire pour notre salut en dehors de la foi en Jésus-Christ.

            Dans l'orthodoxie, le catholicisme et le protestantisme la conception du salut est différente.

            La doctrine orthodoxe suit les paraboles évangéliques de la perle que le marchand trouve et pour laquelle il vend tout son bien ainsi que des dix vierges. Elles étaient toutes vertueuses et n'avaient rien à se reprocher, mais cinq manquèrent d'huile, c'est-à-dire de bonnes actions de clémence et de charité et ne furent point reçues. Car chacun emportera dans l'autre vie tous les trésors spirituels qu'il aura rassemblé dans ce monde.

            «Tout ce que l'homme a fait de saint ici-bas l'accompagnera dans l'autre vie et lui donnera la vie éternelle» (Saint Macaire). D'après la parabole des dix talents, celui qui ne travaille pas aux dons spirituels que Dieu lui a confiés, sera considéré comme un esclave paresseux et jeté dans les ténèbres. Il ne suffit pas de croire, il faut que cette foi ne soit pas stérile, qu'elle mène vers la charité et que cette charité soit active.

            Le jugement dernier ne sera pas seulement fait selon la foi des hommes, mais aussi d'après ce qu'ils ont fait ici-bas, et la condamnation n'interviendra pas à cause du manque de foi, mais à cause de l'absence de charité envers les proches, parce que nous ne pouvons pas aimer Dieu et ne pas aimer notre prochain.

            Si le protestant ne se sent pas responsable de son salut, si le catholique ne porte cette responsabilité que dans une certaine mesure, l'orthodoxe se sent pleinement responsable de son salut ou de sa damnation.

            L'orthodoxie voit dans le salut le retour à Dieu. La vie éternelle est pour elle la connaissance de Dieu. La béatitude éternelle consiste à s'approcher de Dieu (Saint Jean Chrysostome, saint Basile le Grand, saint Grégoire de Nazianze).

            La transformation de la nature humaine constitue le but de l'homme afin qu'elle puisse voir Dieu et vivre dans Sa communion constante. L'homme sera bienheureux parce qu'il sera saint. L'homme monte vers Dieu pour se sanctifier. Pour un chrétien la béatitude est dans la sainteté. La bonté est en elle-même une béatitude qui ne demande pas de récompense.

            Selon la conception orthodoxe, l'homme crée sur la terre ce qui sera le contenu de sa vie après la mort (Saint Grégoire de Nazianze). Si l'homme s'est sanctifié sur la terre, il passe de cette vie vers l'autre comme si cette vie continuait (Saint Isaac le Syrien). La séparation entre Dieu et l'homme n'est pas dans la distance, ni dans le temps, mais dans la direction. Le salut n'est donc pas une récompense, mais une conséquence du travail spirituel de l'homme.

            Ici la théologie orthodoxe rejoint la théologie catholique romaine. On retrouve dans Thomas d'Aquin la même conception que chez saint Irénée.

            La justice de Dieu n'est pas la colère divine ; elle consiste en ce que Dieu accorde à chacun ce qu'il a désiré. Le salut d'après la conception orthodoxe, dépend donc directement de la direction que l'homme donne à sa vie.

            Ainsi le salut ne résulte pas de la justification, ni des œuvres, mais il découle chez toute personne de la disposition volontaire de toute leur vie vers le chemin de la sainteté, par un travail obstiné pour la conquête de l'Esprit saint, travail qui libère l'homme de tout ce qui peut empêcher la montée.

            «Le péché est un mal intrinsèque, le seul mal actif. Tous les autres maux terrestres sont des maux apparents et fictifs. La montée vers la sainteté devient effective quand la vertu devient une nécessité vitale de l'homme et le péché perd son intérêt. Un fil se rompt alors, fil qui rattache l'homme aux biens de ce monde. Ils ne le tentent plus» (Saint Tikhon de Zadonsk, 1725-1783).

            La voie du salut pour un orthodoxe consiste en un travail continu de purification qui le rapproche de Dieu. «État de printemps continuel de l'âme», comme l'a si bien dit l'évêque Théophane le Reclus (1815-1894[10]). La foi aide l'homme à comprendre l'amour divin. Elle est le moyen par lequel l'homme reçoit l'amour divin. Il commence alors à se pénétrer de cet amour et il le transmet à tous ceux qui l'entourent. C'est dans la vie de saint Séraphin de Sarov que nous voyons s'épanouir avec le plus de beauté divine cet amour qui se communique à tous ceux qui en sont les témoins.

            La foi est le moyen qui ouvre la voie du salut, mais elle n'est pas un but en soi. Elle n'est que le commencement du chemin spirituel. Les œuvres justes en sont pour un orthodoxe le complément naturel. Elles surgissent de la plénitude du cœur, de l'amour, non pas de l'obligation ou du devoir.

C) - Troisième Personne de la Sainte Trinité

            Au dogme de la Troisième Personne de la Sainte Trinité, défini dans le Symbole de Foi, se rattachent les doctrines orthodoxes de l'Église et des sacrements (9e et 10e articles du Symbole de la Foi).

            La définition du dogme de la Troisième Personne de la Sainte Trinité, telle qu'elle se trouve dans le 8e article du Symbole de la Foi, a été gardée intacte dans l'orthodoxie. L'Église romaine y a ajouté le mot «filioque», qui justifiait le pouvoir spirituel du Pape, vicaire du Christ, en le faisant distributeur de la grâce du Saint-Esprit, qui est, d'après l'enseignement de cette Église «l'Esprit du Christ» et qui «procède du Christ». L'Église orthodoxe garde au contraire la foi dans l'indépendance de la grâce du Saint-Esprit, qui ne procède pas du Fils, mais du Père seul.


 LA DOCTRINE ORTHODOXE DE L'ÉGLISE

            L'Église, pour les orthodoxes manifeste la plénitude de la vie spirituelle. Ses qualités seules peuvent être exprimées. Elle-même, dans toute sa plénitude et sa richesse spirituelle échappe aux définitions humaines. L'Orthodoxie peut être affirmée et vécue, mais elle ne peut pas être prouvée ou expliquée.

            Les qualités de la vraie Église ont été définies dans le Symbole de Nicée : «Je crois en l'Église une, sainte, catholique et apostolique» (9e article).

            1) - L'unité

            L'Église est une à l'image de la Sainte Trinité : «... pour qu'ils soient un, comme nous sommes un» (Jn 17, 22). L'unité de l'Église se manifeste dans l'amour : «... l'amour que Dieu manifeste au milieu de nous, Dieu est amour : qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui» (1 Jn 4, 16). Le fondement éternel de l'Église, sa source spirituelle, réside dans l'unité, qui repose sur l'amour.

            L'unité de l'Église est une affirmation dogmatique, parce qu'elle est une, non dans une unité extérieure, mais dans la foi, dans l'espérance et dans la charité. La charité est le signe distinctif de la vraie Église : «Si vous avez de l'amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples» (Jn 13, 35). Comme dit saint Paul : «Maintenant donc ces trois-là choses demeurent : la foi, l'espérance et l'amour, mais l'amour est le plus grand» (1 Co 13, 13).

            En invitant les fidèles à réciter le Credo avant le canon eucharistique, l'Église recommande en premier lieu la charité : «Aimons-nous les uns les autres, pour que tous unis nous confessions le Père, le Fils et le Saint Esprit, Trinité consubstantielle et indivisible» (Liturgie selon saint Jean Chrysostome). La charité est indispensable aux chrétiens. Elle est le fondement de la vie spirituelle, de la foi et du salut. Comme dit l'apôtre Paul :

«Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s'il me manque l'amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante. Quand j'aurais le don de prophétie, la connaissance de tous les mystères et de toute science, quand j'aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s'il me manque l'amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s'il me manque l'amour, je n'y gagne rien» (1 Co 13, 1-3).

            L'unité de l'Église se manifeste dans sa sainteté, dans sa catholicité et dans son apostolicité.

            2) - La sainteté

            La sainteté de l'Église est basée sur la présence du Saint Esprit qui demeure avec elle, qui la guide et qui la préserve de toute erreur. «... le Paraclet, l'Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit» (Jn 14, 26).

            L'Église a été fondée le jour de la Pentecôte quand le Saint Esprit descendit sur la sainte Mère de Dieu, les apôtres et sur ceux qui étaient avec eux, et par l'imposition des mains et le sacrement de la Chrismation sur tous les fidèles.

            Dans la profession de foi que doivent réciter tous ceux qui se réunissent à l'Orthodoxie il est dit : «Je crois et je confesse que le Saint-Esprit est le guide et le pilote de l'Église[11]».

            Il lui a apporté le don de l'unité. De même que dans la dispersion de Babel les peuples perdirent l'unité, et ne se comprirent plus, de même à la Pentecôte tous les peuples retrouvèrent par le Saint Esprit une langue commune, Évangile unique de Jésus-Christ. Le mur qui les séparait fut renversé. Dans l'Église «là, il n'y a plus Grec et juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout et en tous» (Col 3, 11).

            L'unité de l'Église comprend l'Église céleste et l'Église terrestre : la sainte Mère de Dieu «plus vénérable que les chérubins et plus glorieuse que les séraphins», les anges, les saints, tous ceux qui sont décédés dans la foi et l'espérance de la vie future, ainsi que tous les fidèles qui habitent la terre.

            Le Saint Esprit accorde à l'Église le don de garder la vérité. Selon l'orthodoxie l'Église toute entière est gardienne de la foi, parce qu'elle porte le sceau du Saint Esprit. La prière au Paraclet commence tous les offices de l'Église : «Roi du Ciel, Consolateur, Esprit de Vérité, Toi qui est partout présent et qui remplis tout, trésor des biens et donateur de vie, viens et demeure en nous, purifie nous de toute souillure et sauve nos âmes, Toi qui es bonté».

            Le Saint Esprit est un, mais ses dons sont divers, comme sont diverses les voies de la sainteté. Il a parlé par les prophètes, Il a amené le monde créé vers le Christ par les apôtres, Il a confirmé dans leur charge apostolique les évêques, Il fortifie et instruit les confesseurs et les martyrs : «Car le Saint Esprit vous enseignera à l'heure même ce qu'il faut dire» (Lc 12, 12).

            Un saint pour l'orthodoxie n'est pas une personne plus méritante qu'une autre, mais plus éclairée, plus près du Christ, plus semblable à Lui, qui a acquis le Saint Esprit dans l'humilité et l'amour, qui a aimé la beauté spirituelle. C'est le trait essentiel de la sainteté et de l'ascèse orthodoxes.

            Les maîtres spirituels[12], tout en étant en dehors de la hiérarchie canonique, sont conformes à l'esprit orthodoxe. Ils font profiter de leur expérience spirituelle vivante tous ceux qui viennent à eux.

            La sainteté de l'Église se manifeste dans la prière, qui peut être glorification, demande ou action de grâces. Elle est glorification quand les fidèles «ayant rejeté tout souci terrestre, font monter comme les chérubins leurs louanges vers Dieu» (Hymne chérubique de la liturgie selon saint Jean Chrysostome). Elle est demande quand on prie pour soi et pour les autres. La prière pour les autres revêt une grande valeur spirituelle, en ce qu'elle scelle l'unité des croyants et les aide à supporter les épreuves. Dans l'oraison dominicale notre Seigneur nous a donné un exemple de prière qui est en même temps glorification et demande.

            La prière doit être aussi une action de grâces : «Rendez continuellement grâces pour toutes choses à Dieu le Père au nom de notre Seigneur Jésus-Christ» (Éph 5, 20).

            La prière fortifie l'unité entre l'Église céleste et l'Église terrestre. L'Orthodoxie croit en l'intercession de la sainte Mère de Dieu et des saints. La prière apporte non seulement une aide spirituelle et la purification des âmes, mais elle augmente aussi le bien sur cette terre

            La sainteté de l'Église se manifeste également dans la prédication de l'Évangile, dans la mission de l'Église parmi les peuples païens.

            3) - La catholicité

            L'unité catholique de l'Église est fondée dans la Sainte Cène et se perpétue dans la communion des fidèles à un seul calice et à un seul pain, transformés par le Saint Esprit en corps et en sang du Christ. La communion doit être accompagnée de la foi en la réalité du sacrement, car d'après la parole de l'apôtre : «car celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur, mange et boit sa propre condamnation» (1 Co 11, 29).

            Font partie de l'unité catholique de l'Église tous ceux qui communient au sang et au corps du Christ et qui reconnaissent la grâce du Saint Esprit dans les sacrements. Celui qui refuse le calice et la grâce du Saint Esprit dans les sacrements se met en dehors de l'Église.

            Les hérésies sont des maladies internes. Elles obligent l'Église à préciser la doctrine et fortifient son unité parce que l'Église, en gardant et en confirmant la Vérité, éloigne d'elle tous ceux qui ont quitté la vraie voie et persévèrent dans leur orgueil. Les sectes «libèrent» l'Église de ceux qui ne la reconnaissent pas et qui refusent volontairement le secours des sacrements.

            L'unité catholique[13] se manifeste dans la prière commune qui a une plus grande valeur que la prière individuelle : «Car là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux» (Mt 18, 20).

            L'unité catholique de l'Église n'englobe pas seulement les fidèles sur cette terre, mais elle les unit à l'Église céleste. Les saints sont visiblement présents dans l'Église par leurs images. L'icône n'est pas un portrait du saint, elle est son image spiritualisée et transfigurée. C'est dans cette transposition spirituelle que se trouve le sens profond de l'iconographie orthodoxe.

            L'unité de l'Église céleste et de l'Église terrestre se révèle en particulier dans la vénération de la sainte Mère de Dieu. L'apostolat de la charité de saint Jean et son enseignement sur le Saint Esprit et la Trinité prennent une valeur particulière pour l'orthodoxie parce qu'il fut le fils adoptif de celle qui pendant trente-trois ans fut le témoin de tous les jours de la vie de notre Seigneur et qui garda toutes ses paroles «et les méditait dans son cœur» (Lc 2, 19).

            Les offices divins forment le centre de la vie catholique de l'Église. Le centre de ces offices est la sainte liturgie ; le centre de la liturgie : le sacrement de l'eucharistie.

            Les offices divins orthodoxes sont le résultat d'un travail millénaire de l'Église toute entière : des évêques et des empereurs, des moines et des laïcs, des croyants de toute condition. Dans le cycle annuel des offices, dans les chants et les oraisons, dans les canons et les cantiques, passe toute la vie du Seigneur, de la sainte Mère de Dieu et des saints.

            L'ensemble des offices orthodoxes est infiniment riche et varié. Il n'est pas seulement une commémoration des événements évangéliques. L'orthodoxie les revit, réellement chaque année. Ces offices atteignent une intensité toute particulière dans les dernières journées de la semaine sainte et dans la resplendissante nuit pascale, quand l'unité dans l'amour en Christ s'extériorise dans le triple baiser de joie, et quand la foi dans la résurrection devient une certitude sur laquelle est fondée tout l'apostolat de la résurrection du Christ : «et si le Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi» (1 Co 15, 14).

            La participation de tous les fidèles à la liturgie s'est pieusement conservée dans l'orthodoxie. Elle se réalise dans l'unité de communion à un seul calice et à une même hostie, car c'est le sang du Christ qui nous rend proches : «Mais maintenant, en Jésus Christ, vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches par le sang du Christ» (Éph 2, 13). La parenté par le sang du Christ est la seule victoire possible sur les séparations raciales. Nous sommes consanguins avec tous ceux qui s'approchent du calice du Christ.

            L'unité liturgique se manifeste dans la concélébration de plusieurs prêtres dans un office unique sur chaque autel et pour chaque prêtre dans la même journée, en une seule ordination diaconale et/ou une seule ordination sacerdotale par liturgie, parce qu'elle représente le mariage mystique de l'ordinand et de l'Église, et surtout dans les fonctions du diacre qui forme un trait d'union constant entre le prêtre et les fidèles.

            C'est dans l'office de la prothèse (préparation des dons) qui précède la liturgie que l'unité catholique de l'Église se fait le plus sentir. Elle se réalise quand le prêtre rassemble sur la patène autour de l'hostie toute l'Église, les saints, les morts et les vivants ; quand au milieu de la liturgie il l'élève en disant : «En tout et pour tous, nous T'offrons, à Toi, ce qui est à Toi» ; quand à la fin du service divin en mettant les parcelles dans le saint calice, il prie : «Lave, Seigneur, par ton sang les péchés de ceux qui ont été commémorés ici».

            Le symbole profond de l'unité eucharistique de l'Église se réalise également quand chaque fidèle apporte son pain eucharistique et quand, de ce pain, le prêtre prélève des parcelles qui seront placées à côté de l'hostie et qui symboliseront ceux pour qui elles ont été offertes. 

            L'ensemble des offices orthodoxes n'est pas un rite, mais la vie de l'Église elle-même. Il est lié aux noms des Pères de l'Église. Il n'est pas oriental, pas plus que ne le seraient l'Évangile et le Christianisme. Malgré leur origine orientale ces offices sont universels. L'œuvre de saint Jacques l'Apôtre, de saint Basile le Grand, de saint Jean Chrysostome et du pape saint Grégoire le Grand constitue le patrimoine de l'Église toute entière.

            L'Église est un organisme vivant qui plonge ses racines dans la famille, première cellule chrétienne, église élémentaire ; dans les confréries, dans les communautés religieuses, enfin dans les Eglises nationales. Chaque nation, chaque peuple, quand il se développe librement apporte dans le trésor commun de l'Église sa part d'expérience spirituelle et ses traditions liturgiques.

            La catholicité a gardé et préservé l'Église russe en 1917 quand elle retrouva en Concile son antique constitution ; elle l'aide dans les années de persécution ; elle la préserve malgré la destruction systématique de sa hiérarchie[14].

            Chaque orthodoxe est, dans sa mesure propre, responsable des destinées de l'Église. Chacun trouve en elle l'application de ses talents en travaillant à une œuvre commune en tant que les membres d'un même corps dont la tête est le Christ. Comme dit saint Paul : «(Il y a) diversité de ministères, mais c'est le même Seigneur ; divers modes d'actions, mais c'est le même Dieu qui produit tout en tous». (1 Co 12, 5-6).

            4) - Apostolicité

            Le Christ est le chef et la pierre d'angle de l'Église. La fondation de l'apostolicité de l'Église remonte à la promesse faite aux apôtres : «Je vous le dit en vérité, tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié dans le ciel et tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié dans le ciel» (Mt 18, 8), confirmée au cénacle : «... il souffla sue eux et leur dit : Recevez l'Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leurs seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leurs seront retenus» (Jn 20, 22-23).

            C'est l'Église toute entière qui garde la Vérité, mais son gouvernement est hiérarchique. Comme le dit la profession de foi, récitée par ceux qui se réunissent à l'orthodoxie : «Je crois et je confesse que le fondement, le chef et le pasteur suprême de l'Église est notre Seigneur Jésus-Christ par qui les évêques, les prêtres et les docteurs sont institués pour le gouvernement de l'Église[15]».

            L'apostolicité de l'Église se manifeste dans son épiscopat. La doctrine du pouvoir épiscopal, de son rôle dans l'enseignement de la doctrine et dans le gouvernement de l'Église a été développée dans les épîtres de saint Ignace, les ouvrages de saint Cyprien et d'autres Pères de l'Église. L'évêque est le chef de l'Église locale, comme le Christ est le chef de l'Église universelle. En dehors de l'évêque il n'y a pas de vie sacramentelle. Si la hiérarchie, ni même les conciles, ne peuvent rien changer aux affirmations dogmatiques, la hiérarchie n'en possède pas moins la plénitude du pouvoir dans le gouvernement de l'Église. Si les Églises nationales et locales ne sont pas indépendantes du point de vue du dogme, parce qu'elles sont des parties intégrantes d'une seule et même Église orthodoxe, elles gardent leur indépendance dans leur gouvernement.

            L'Église est un organisme spirituel mais, en guidant les fidèles, elle entre en relations avec les États, devient elle-même, du point de vue juridique, une organisation. Le canon et le dogme sont, par conséquent, deux parties intégrantes de l'Église. La direction du Saint Esprit se manifeste dans le canon comme dans le dogme. Il mène l'Église comme un pilote quand elle garde la pureté de la foi et dans l'organisation de sa vie. Mais, si le dogme, en tant que révélation divine, est la vérité en elle-même, le canon est souvent normatif et dépend de la décision hiérarchique. Le dogme est obligatoire et universel pour tous les temps et pour tous les peuples, le canon change souvent, peut être temporaire, local et même personnel, le plus utile dans le temps. La séparation dogmatique est une hérésie, la séparation canonique un schisme. La séparation dogmatique ne peut se résoudre que par un retour à la vérité, la séparation canonique se termine par une réconciliation. Les schismes sont des séparations extérieures et ne touchent pas à l'intégrité de la foi.

            N'entrant pas dans le gouvernement des États, l'Église orthodoxe considère cependant comme son devoir inaliénable de réconcilier ceux qui sont en conflit, d'intervenir en faveur des faibles et des persécutés, de convaincre ceux qui ne gouvernent pas selon la justice et la vérité.

            Elle guide les États dans leur formation spirituelle, mais elle estime que leur prospérité ne consiste pas dans les conditions extérieures de la vie, mais dans la transformation de chaque individu.

            L'Église croit que beaucoup d'éléments de la vie humaine peuvent être dirigés vers le Bien, mais qu'ils ne sont pas des valeurs absolues. Comme dit saint Paul : «Car notre connaissance est limitée et limitée notre prophétie... À présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face» (Co 13, 9 et 12).

            Si l'organisation canonique de l'Église amène avec elle inéluctablement le droit, et les lois humaines, ce juridisme ne peut et ne doit pas faire intrusion dans le dogme.

            Les formes canoniques du gouvernement de l'Église orthodoxe sont variées, mais toutes les Églises locales et nationales, qu'elles soient gouvernées par des patriarches, des métropolites ou des synodes d'évêques, ne forment qu'une seule et même Église orthodoxe, unie par les dogmes, la liturgie et les canons.

            Cette unité s'est conservée le long des siècles, malgré les séparations politiques qui rendaient difficiles les relations entre les diverses parties de l'Église orthodoxe. En Grèce et dans les pays slaves, en Roumanie et parmi les Arabes, en Amérique et au Japon, l'orthodoxie est toujours la même.

            L'importance canonique des différentes Églises locales et nationales a varié avec le temps. La mère de toutes les Églises, celle de Jérusalem, fondée par notre Seigneur Lui-même, n'a jamais occupé la première place. Les deux Églises fondées par l'apôtre Pierre, celles d'Antioche et de Rome, pouvaient à titre égal prétendre à la primauté. Cependant, c'est aux Églises locales des deux capitales de l'empire que passa la suprématie. Mais, tandis que l'Église locale de Rome réunissait petit à petit l'Occident sous sa juridiction, l'Église locale de Constantinople ne garda en Orient que la préséance d'honneur.

 

 

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[1]. Dans le sens de «concepts abstraits» (Note de l’éditeur.)

[2]. Omoousie : lit. : «de même essence» (consubstantiel).

Omiousie : lit. «D'essence semblable». Ces deux termes ont été au centre de la controverse arienne sur la divinité du Christ.

[3]Commonitorium. Migne P.L. t. L col. 640. Nouvelle traduction, DDB dans la coll. «Les Pères dans la foi» parue sous le titre Tradition et progrès (p. 26).

[4]. Selon le point de vue catholique-romain. (Note de l’éditeur).

[5]. Il y a confusion entre «l'envoi», qui est d’ordre économique et la «procession» qui est révélée. (Note de l’éditeur.)

[6]. Il faut préciser que le rejet de cette formule par l'Église orthodoxe provient d'abord du fait qu'elle n'a pas de fondement scripturaire et, même, qu'elle est expressément contraire à l'enseignement du Christ lorsqu'Il dit aux apôtres : «Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père...» (Jean 15, 26). (Note de l'éditeur).

[7]. Il faut préciser que, pour les Pères et toute la tradition chrétienne, le «mal» n'a pas d'existence en lui-même. Il n'est pas ontologique. Il est une catégorie engendrée par la volonté humaine, un défaut de direction. (Note de l’éditeur).

[8]. Le terme «originel» vient d'Augustin d’Hippone. Ce péché est presque muet, non nommable. Sa source pourrait être la désobéissance.

[9]. Fauste de Riez, Vincent de Lérins, Honorat d’Arles (†450).

[10]. Canonisé par le patriarcat de Moscou en 1988 (Note de l'éditeur).

[11]. Usage de l'Église orthodoxe russe (Note de l’éditeur).

[12]. Couramment appelés «starets» (pluriel «startsi») en Russie, c'est-à-dire «ancien» (Note de l'éditeur).

[13]. «Catholique», c’est-à-dire la catholicité, la plénitude de la foi conservée dans l’Église (Note de l’éditeur).

[14]. NB : écrit avant 1989 (Note de l’éditeur).

[15]. Selon le rituel en usage dans l'Église russe.


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“Jamais, jamais, jamais,

ne laissez jamais quiconque vous dire qu’afin d’être Orthodoxe, vous devez aussi être Oriental.

L’Occident a eu la pleine Orthodoxie mille ans durant, et sa vénérable Liturgie est bien plus ancienne que n’importe laquelle de ses hérésies.”

Saint Jean Maximovitch