24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 03:55

méditation

S'entretenir des anges... N'est-ce pas une étrange ambition, vaine d'ailleurs, et presque ridicule? Tant d'autres questions, en apparence plus graves, ne sollicitent-elles pas la société actuelle? N'est-ce pas perdre son temps qu'aborder un pareil sujet, se passionner pour l'une de ces querelles que le langage continue d'appeler byzantines par allusion moqueuse à ces théologiens de Constantinople qui dissertaient du sexe des anges, précisément, tandis que Mehmet II plantait sa tente sous les murs de la ville ?

 

 

 

(...)Et d'abord, les anges existent-ils ? Relevant du domaine de l'invisible, si facile à confondre avec l'inexistant, ils appartiennent à la foi. De la foi, saint Augustin disait qu'elle « était le fait de croire en ce que l'on ne voit pas ». Une telle affirmation, recevable au ve siècle, l'est-elle encore à la veille de l'an 2000?

 

 

 

Selon les statistiques des instituts de sondages, un grand nombre de nos contemporains, même parmi ceux qui se disent encore chrétiens, regardent comme enfantillages bons à mettre au rebut tout ce qui relève, dans la religion, du supranaturel : l'âme, la vie éternelle, la résurrection, le Paradis, l'Enfer, le diable... Rien de vrai dans tout cela. L'existence de Dieu même doit leur paraître quelque peu problématique. Comment, dans ces conditions, pourraient-ils encore croire aux anges !

 

 

Le très scientiste Littré, au siècle passé, donnait de l'ange la définition suivante : « Être créé d'une nature purement spirituelle. » Vers la même époque, le Grand Catéchisme de Saint Pie X définissait les anges comme « des créatures intelligentes et purement spirituelles, les plus nobles créées par Dieu ».

 

 

 

De telles définitions impliquent déjà d'une part l'existence préalable d'un Créateur, d'autre part la possibilité d'une nature spirituelle, étrangère à la matière dont est composé notre univers. Deux notions que notre civilisation n'est guère apte à accepter.

 

 

 

Le philosophe Alain a exprimé cette rupture entre notre monde rationnel occidental et le système de pensée dans lequel s'inscrit l'angélologie : « La philosophie moderne commença quand la philosophie cessa de parler de l'Ange. »

 

 

 

C'est au XIVe siècle que se produisit en Europe cette rupture. Elle n'a fait qu'aller en s'aggravant. Au sein de l'Église catholique, la personnalité des anges intéressa moins et s'affadit lentement. Figurants à la beauté troublante et ambiguë dans les scènes bibliques et évangéliques peintes par les artistes de la Renaissance, gardes d'enfants vigilants de plus en plus relégués dans la piété populaire entre le xviie et le xxe siècles; à cela devait désormais se borner leur rôle. Mièvres, niais, efféminés, ignoblement enlaidis par une certaine imagerie sulpicienne, les anges ne se ressemblaient plus. Était-ce leur faute, ou la nôtre ?

 

 

 

A cette interrogation, saint Bernard avait déjà répondu : « Malheur à nous si nos péchés nous rendent indignes de recevoir la visite des anges et de jouir de leur présence' ! »

 

 

Privée de l'intelligence de l'âme qui la mettait en contact avec l'invisible, notre civilisation ne pouvait que continuer sur sa lancée, qui était la négation pure et simple de l'existence du monde angélique. L'Église, ou plutôt des hommes d'Église, y contribua.

 

 

 

Il n'était plus opportun de s'encombrer davantage des anges et des démons. Survivances archaïques des mythologies babyloniennes récupérées par le judaïsme au temps de l'Exil. Images de nos pulsions, de nos passions humaines servant d'alibis faciles à nos peurs, nos démissions, notre refus d'assumer nos actes et nos désirs, ainsi que l'affirme la psychanalyse. Dans tous les cas, les anges appartenaient au passé. L'avenir était au monde sans ange, à la relation directe entre l'homme et Dieu, sans la terreur qu'avait si longtemps inspiré le Grand Cornu, ni l'aimable légendaire qui peuplait le ciel d'esprits ailés. Sans y paraître, l'affirmation était infiniment grave.

 

 

Reléguer l'ange aux oubliettes, parmi les crédulités dépassées, c'est démolir une maison sous prétexte d'y faire le ménage. Car la croyance aux anges est partie importante de la rélévation chrétienne. La Bible, qu'il s'agisse de l'Ancien ou du Nouveau Testament, y fait sans cesse allusion. Leur place est fondamentale dans l'économie du salut. C'est la faute d'un ange, le séraphin Lucifer, qui prélude à la faute de l'homme. C'est la faute d'Adam qui rend la Rédemption nécessaire afin de réconcilier dans le sacrifice christique la création avec son Créateur. C'est un ange, Gabriel, qui annonce à Marie qu'elle sera miraculeusement mère du Fils de Dieu. Un ange encore qui, au matin de Pâques, annonce la Résurrection.

 

 

 

Dira-t-on qu'il s'agit d'un langage ancien et imagé ? Dans ce cas, et il est vrai que beaucoup ne s'en privent pas, le pas est vite franchi qui nie l'Incarnation, la filiation divine de Jésus, la virginité de Marie et le Christ ressuscité. Le christianisme est ainsi vidé de sa raison d'être. Pourquoi, alors, s'arrêter aux passages des Évangiles où Jésus parle, maintes fois, des anges et des démons ? Langage imagé, là encore, pour être compris des gens de son temps ? Ou interpolations maladroites des auteurs des Évangiles ? Les dernières découvertes de l'archéologie biblique tendent à prouver, contre les assertions trop rapides qui furent à la mode, que la rédaction des Évangiles est bien datable des années qui suivirent la Passion du Christ, et non des commencements du IIe siècle.

 

 

 

En fait, la science moderne a tendance à donner raison aux croyances traditionnelles du christianisme...

 

 

 

Le Nouveau Testament et Jésus lui-même affirment l'existence des anges. Le Credo, tel qu'il fut fixé en 325 par le concile de Nicée, en fait un dogme de foi, en imposant aux fidèles de confesser leur croyance « en Dieu le Père Tout-Puissant, Créateur du Ciel et de la terre, de l'univers visible et invisible ». Les mots ciel et invisible désignant sans ambiguïté l'univers angélique, bon et mauvais. Enfin, le Notre Père demande que la volonté de Dieu « soit faite sur la terre comme au ciel », c'est-à-dire que les hommes soient aussi prompts à obéir à Dieu que le sont Ses anges.

 

 

 

Dans le christianisme, l'ange n'est pas une curiosité folklorique; il est une nécessité. Selon les théologiens, l'ange est nécessaire à l'harmonie de la Création. Reprenant la pensée de saint Thomas d'Aquin, l'Italien Arrighini explique : s'il n'existait pas d'anges, l'harmonie de l'univers serait brusquement interrompue ; elle cesserait brusquement pour faire place à un vide désolant qui répugne et déconcerte'. Il y aurait rupture, discontinuité entre la créature à la fois matérielle et spirituelle qu'est l'homme, et le pur esprit par excellence qu'est Dieu. Quant à Bergson, il trouve à l'existence des anges une raison plus tendre : « Les hommes, sourds, indifférents et souvent- rebelles à l'amour qui les interpelle nous donnent la tentation de dire : " Seigneur, Tu t'es trompé car bien peu s'élèvent jusqu'à Te suivre. " Si, au contraire, les Anges existent, il y a en permanence une réponse plus conforme à cette forte interpellation de Dieu-Amour. Et cela satisfait notre coeur de croyant. »

 

 

 

L'ange est nécessaire à l'harmonie cosmique ; il est nécessaire à l'Amour; il est nécessaire à la cohésion du christianisme. Il est aussi nécessaire à l'homme et à sa soif d'absolu.

 

 

Dans un monde devenu exclusivement matérialiste, dévoré par la soif de profits et de confort, mais qui génère tant de solitaires, de malheureux, de désorientés, l'ange retrouve sa triple vocation de guide, de consolateur et de protecteur. (...) approcher le monde invisible sans préparation ou avec une préparation erronée n'est pas une démarche sans danger. Car il y a ange et ange, bons et mauvais ; et commercer avec les seconds, serait-ce sans le vouloir, est une aventure périlleuse. La mode actuelle, qui invite à entrer en relation avec des entités spirituelles, expose à rencontrer autre chose que ce que l'on espérait. Nombreux sont les mystiques chrétiens qui ont côtoyé tour à tour les deux sortes d'esprits, les malfaisants n'hésitant pas à se faire passer pour les bienveillants. Saint Paul déjà, dans la Seconde Épître aux Corinthiens (XI. 14), mettait en garde contre Satan, « qui peut aussi se transformer en ange de lumière ». Et saint Jean dans sa Première Épître (IV. 1-3) avertissait : « Bien-aimés, n'ajoutez pas foi à tout esprit. Mais éprouvez les esprits pour savoir s'ils sont de Dieu. »

 

 

 

Plus d'une démarche actuelle, menée de bonne foi, peut se révéler imprudente faute de posséder le discernement des esprits. Une inquiétude semblable existait dans la primitive Église, et elle explique les restrictions sévères qui furent apportées à la dévotion angélique, sujette, livrée au tout-venant, aux déviations magiques, aux pratiques superstitieuses, voire, dans les cas extrêmes, au satanisme.

 

 

 

Donc, s'il est bon et nécessaire d'essayer de retrouver les anges, encore faut-il le faire avec sagesse, sans s'abandonner à la tentation de la théosophie ou du spiritisme.

 

 

L'ange est la plus noble et la plus belle des créatures de Dieu. S'entretenir de lui ne peut être qu'un sujet de joie. Encore faut-il retrouver son visage véritable, celui que nos ancêtres savaient découvrir et que certains saints ont pu admirer avec les yeux de la chair autant qu'avec ceux de l'âme. La dévotion aux anges ne devrait être ni puérile ni bébête. Le Moyen Age en était conscient qui honora infiniment saint Michel comme ce grand Prince méritait de l'être virilement.

 

 

 

Car les anges sont redoutables, terribles, au point qu'ils doivent voiler leur majesté, insupportable de splendeur pour les humains. Et, en même temps, ils sont amour rayonnant, soif d'aider et d'instruire. Toutes choses qui nous dépassent.

 

 

 

S'entretenir d'eux revient à demander à des aveugles de parler des couleurs. Tous les théologiens qui depuis deux mille ans ont élaboré l'angélologie chrétienne ont mesuré la petitesse de nos mots humains et de notre cerveau.

 

 

 

Saint Thomas d'Aquin, pourtant qualifié de « Docteur angélique » tant était grande sa science du monde invisible, soupirait : « Les substances du monde angélique étant supérieures à notre intelligence, celle-ci ne saurait les appréhender selon ce qu'elles sont en ellesmêmes .» Quant à saint Bernard, il s'exclamait : « Que dirai-je des esprits angéliques, moi qui ne suis qu'un chétif ver de terre? »

 

 

...

 

 

 

 

 

Anne Bernet

 

 

Extrait de l'introduction du livre Enquête sur les anges Editions Perrin

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Published by Orthodoxes d'Europe - dans Spiritualité

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