26 août 2012 7 26 /08 /août /2012 06:27

CROIX spiritualite


  Celui qui escalade une montagne pour la première fois doit suivre une voie balisée; et il a besoin d’avoir comme guide et compagnon quelqu’un qui a déjà gravi ce sommet et qui connaît le chemin. Ce double rôle est précisément celui de l’”abba” ou père spirituel, geron pour les Grecs, starets pour les Russes, mots qui signifient dans les deux langues “vieillard” ou “ancien”.


  L’importance de l’obéissance à un “ancien” est soulignée dès les débuts du monachisme dans l’Orient chrétien. Comme le disait saint Antoine d’Égypte (IVe s.), “Je connais des moines qui sont tombés après un dur labeur et ont glissé dans la folie parce qu’ils se fiaient à leurs propres efforts”1. Dans leurs apophtegmes, les Pères du désert insistent beaucoup sur ce point : “Les anciens ont dit : Si tu vois un jeune moine monter au ciel par sa propre volonté, saisis-lui le pied et rejette-le a terre, car cela ne lui vaut rien”2.


Cette figure du starets, centrale dans la première génération des moines égyptiens, a jusqu’à aujourd’hui conservé toute son importance dans l’Église orthodoxe. “Il y a une chose plus importante que tous les livres et idées possibles, c’est l’exemple d’un starets, à qui vous pouvez dire toutes vos pensées, duquel vous pouvez entendre, non un avis personnel plus ou moins valable, mais la voix des saints Pères, déclare un laïc russe du XIXe siècle, le slavophile Ivan Kiréievski (1806-1856). Dieu soit loué, ces startsi n’ont pas encore disparu de notre Russie.” Et le Père Alexandre Eltchaninoff (+1934), prêtre de l’émigration russe, d’ajouter : “ Leur champ d’action est illimité. Ils sont indubitablement saints, reconnus comme tels par le peuple. Je pense qu’à notre époque tragique, c’est précisément par eux que la foi survivra et se trouvera renforcée dans notre pays ”3.


Qu’est-ce qui confère à un homme le droit d’agir en qualité de starets ? Comment et par qui est-il désigné ? La réponse est simple. Le starets ou père spirituel est essentiellement une figure “ charismatique ” et prophétique ; il est accrédité pour cette tâche par l’action directe du Saint-Esprit. Il est ordonné non par la main de l’homme, mais par celle de Dieu. Il est une expression de l’Église en tant qu’”événement” plutôt que de l’Église-institution.


Cela dit, il n’y a pas, dans la vie de l’Église, une séparation très nette entre le prophétique et l’institutionnel ; ces deux dimensions sont entrelacées et découlent l’une de l’autre. Ainsi, le ministère du starets, de nature charismatique, est rattaché à la fonction du prêtre-confesseur, clairement définie au sein du cadre institutionnel de l’Église. Dans la tradition orthodoxe, le droit de confesser n’est pas conféré automatiquement avec l’ordination. Avant de pouvoir le faire, un prêtre doit obtenir l’autorisation de son évêque ; dans l’Église grecque, seule une minorité de clercs détient ce droit.


Pourtant, bien que le sacrement de la confession soit certainement une occasion appropriée pour la direction spirituelle, le ministère du starets n’est pas le même que celui du confesseur. Le starets donne des conseils, non seulement lors de la confession, mais en bien d’autres circonstances. Alors que le confesseur est toujours un prêtre, le starets peut être un simple moine hors des saints ordres, une moniale, voire un laïc ou une laïque ; la tradition orthodoxe a en effet aussi bien des mères que des pères spirituels. De fait, le ministère du père spirituel est plus profond, car seuls quelques rares prêtres-confesseurs peuvent prétendre parler avec le discernement et l’autorité du starets.


Mais si le starets n’est pas ordonné ou nommé par la hiérarchie officielle, comment arrive-t-il à ce ministère ? Parfois, un starets désignera son propre successeur ; c’est ainsi que, dans la Russie du XIXe siècle, certains centres monastiques comme Optino ont connu une “ succession apostolique ” de maîtres spirituels. Dans d’autres cas, le starets émerge simplement, spontanément, sans qu’il y ait d’autorisation extérieure. Comme le souligne le Père Alexandre Eltchaninoff, “ Ils sont reconnus comme tels par les gens ”. Au sein de la vie continue de la communauté chrétienne, il devient clair au peuple de Dieu – qui est le vrai gardien de la sainte Tradition – que telle personne ou telle autre a le don de la paternité ou de la maternité spirituelles. Alors, librement et d’une manière informelle, les autres commencent à venir à elle pour des conseils ou des instructions.


De fait, la règle veut que l’initiative vienne non pas du maître, mais des disciples. Il serait dangereusement prétentieux pour quelqu’un de dire, dans son coeur ou à autrui : “ Venez et soumettez-vous à moi ; je suis un starets, j’ai la grâce de l’Esprit ”. C’est plutôt le contraire qui se produit : sans que le starets lui-même le suscite, d’autres personnes s’approchent de lui, lui demandent un conseil ou de pouvoir vivre en permanence auprès de lui. D’abord, il va probablement les renvoyer, en leur suggérant de consulter quelqu’un d’autre. Jusqu’au moment où, finalement, il ne les renverra plus, mais les acceptera comme une révélation de la volonté de Dieu. Ainsi, ce sont ses enfants spirituels qui révèlent un starets à lui-même.


La figure du starets illustre bien les deux niveaux, étroitement imbriqués, sur lesquels l’Église terrestre existe et fonctionne. D’un côté, le niveau extérieur, officiel et hiérarchique, avec son organisation géographique en diocèses et paroisses, ses grands centres (Rome, Constantinople, Moscou, Canterbury) et sa “ succession apostolique ” d’évêques. De l’autre, le niveau intérieur, spirituel et “ charismatique ”, auquel appartient avant tout le starets. Ici, les principaux centres ne sont pas, pour la plupart, les grands sièges patriarcaux et métropolitains, mais plutôt certains lointains ermitages d’où rayonnent quelques personnalités riches en dons spirituels. Rares sont les startsi qui ont occupé une place importante dans la hiérarchie officielle de l’Église. Pourtant, l’influence d’un simple hiéromoine comme saint Séraphim de Sarov (+ 1833) a dépassé de loin celle de n’importe quel patriarche ou évêque dans l’Église orthodoxe du XIXe siècle. Il existe donc, parallèlement à la succession apostolique de l’épiscopat, une succession des saints et des hommes spirituels. Les deux types de succession sont essentiels au vrai fonctionnement du Corps du Christ, et c’est par leur interaction que la vie de l’Église s’accomplit sur terre.


Si le starets n’est ni ordonné ni nommé pour sa tâche, il doit cependant s’y être préparé. Les vies de saint Antoine d’Égypte (+ 356) et de saint Séraphim de Sarov illustrent particulièrement bien le modèle classique de cette préparation, qui consiste en un double mouvement de fuite du monde et de retour dans le monde. Sans une intense préparation ascétique, sans une plongée radicale dans la solitude, saint Antoine ou saint Séraphim auraient-ils pu servir, dans la même mesure, de guides aux hommes de leur génération ? Non, ils ne se sont pas retirés afin de devenir des maîtres et des guides pour autrui. S’ils ont fui, ce n’est pas pour se préparer à certaines tâches, mais pour obéir à un brûlant désir de solitude avec Dieu. Dieu a accepté leur amour, mais il les a renvoyés comme instruments de guérison dans le monde qu’ils avaient quitté.


“ Acquiers la paix intérieure, disait saint Séraphim, et des âmes, par milliers, trouveront le salut auprès de toi ”4. Tel est le rôle de la paternité spirituelle. Faites votre demeure en Dieu et vous pourrez conduire d’autres personnes en sa présence. Un homme doit apprendre à être seul ; il doit écouter, dans le silence de son propre coeur, la parole sans paroles de l’Esprit et découvrir ainsi la vérité sur lui-même et sur Dieu. Ce qu’il dira à son prochain sera alors une parole forte, car elle surgira du silence.


Façonné par la rencontre de Dieu dans la solitude, le starets est capable de guérir par sa seule présence. Il guide et forme les autres, non pas d’abord par des paroles avisées, mais par sa présence, par l’exemple vivant et particulier qu’il représente. Il enseigne autant par son silence que par sa parole. “ Trois pères avaient l’habitude d’aller chaque année chez le bienheureux Antoine. Les deux premiers le questionnaient sur les pensées et sur le salut de l’âme ; le troisième gardait un complet silence sans rien demander. Après bien des années, Abba Antoine lui dit : ‘Voilà si longtemps que tu viens ici, et tu ne me poses aucune question ?’ Il lui répondit : ‘Il me suffit seulement de te voir, Père ! ”5


Mais le vrai voyage du starets est spirituel : dans le coeur et non, spatialement, dans le désert. La solitude extérieure, bien qu’elle soit une aide, n’est pas indispensable, et un homme peut apprendre à se trouver seul devant Dieu tout en continuant une vie de service actif dans la société. Ne fut-il pas révélé à saint Antoine le Grand, dans le désert, qu’un médecin d’Alexandrie avait atteint un degré d’accomplissement spirituel aussi élevé que lui : “ Il y a en ville quelqu’un semblable à toi, médecin de profession, qui donne son superflu aux indigents et qui tout le jour chante le trisagion avec les anges ”6. Nous ne savons pas comment Antoine eut cette révélation, ni le nom du médecin, mais une chose est sûre : la prière incessante du coeur n’est pas le monopole des solitaires ; la vie mystique et “ angélique ” est possible dans la ville aussi bien qu’au désert. Le médecin alexandrin accomplit le voyage intérieur sans couper ses liens avec la communauté.


Quels sont les charismes particuliers du père spirituel ? Ils sont au nombre de trois. Premièrement, la perspicacité et le discernement (diakrisis), la capacité de percevoir intuitivement les secrets des coeurs, de comprendre les profondeurs cachées de l’être dont nous sommes souvent inconscients. Le père spirituel pénètre les attitudes et les gestes conventionnels derrière lesquels nous cachons aux autres et à nous-mêmes notre véritable personnalité ; au-delà de toutes ces apparences futiles, il vient à saisir la personne unique, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu. Ce pouvoir est spirituel plus que psychique ; loin de n’être qu’une sorte de perception extra-sensorielle ou une clairvoyance sanctifiée, il est le fruit de la grâce, qui présuppose une prière attentive et un combat ascétique sans relâche.


À ce don du discernement s’ajoute le charisme de la parole. Quand une personne s’approche de lui, le starets sait – immédiatement et spécifiquement – ce que cette personne a besoin d’entendre. Nous sommes aujourd’hui submergés de mots, mais, pour la plupart, ils ne sont à l’évidence pas prononcés avec puissance. Le starets utilise peu de mots, il reste même parfois muet. Mais par ces quelques paroles ou par son silence, il est capable de changer radicalement la vie d’un homme. À Béthanie, le Christ ne prononça que trois mots : Lazare, viens dehors (Jn 11,43) ; ces trois mots cependant, dits avec puissance, suffirent à ramener le défunt à la vie. À une époque où le langage est honteusement banalisé, il est essentiel de retrouver le pouvoir de la parole. Et cela signifie redécouvrir la nature du silence, non pas simplement comme une pause entre les mots, mais comme l’une des réalités premières de l’existence. Les enseignants et les prédicateurs, pour la plupart, parlent beaucoup trop ; le vrai starets se démarque par une austérité et une économie de langage.


Mais pour qu’une parole possède une puissance, l’autorité et l’authenticité que l’expérience personnelle confère à celui qui parle ne suffisent pas ; il faut, en face, quelqu’un qui écoute avec attention et vif désir. Si quelqu’un interroge un starets par simple curiosité, il est probable qu’il n’en tire que peu de profit ; mais si une personne approche le starets avec une foi ardente et une grande faim, la parole qu’il entend peut transfigurer son être. Les paroles des startsi sont généralement simples et dénuées de tout artifice littéraire ; à ceux qui les lisent superficiellement, elles paraissent souvent arides et banales.


Le discernement du père spirituel s’exerce avant tout à travers la pratique de la “révélation des pensées” (logismoi). Dans le monachisme oriental des premiers siècles, le jeune moine avait coutume de voir chaque jour son père spirituel et de lui dévoiler toutes ses pensées. Cette révélation des pensées est bien plus qu’une confession des péchés ; le novice, en effet, parle aussi des idées et des mouvements intérieurs qui pourraient lui paraître innocents, mais dans lesquels le père spirituel peut discerner des dangers cachés ou des signes importants. La confession est rétrospective et traite des péchés qui ont déjà été commis ; la révélation des pensées, en revanche, est prophylactique, car elle met à nu nos pensées avant qu’elles ne conduisent au péché et les prive ainsi de leur nocivité. Le but de cette révélation n’est pas d’ordre juridique, obtenir l’absolution des fautes ; il est de permettre à l’homme de se connaître, de se voir tel qu’il est vraiment.


Fort de son discernement, le père spirituel n’attend pas simplement que la personne se révèle elle-même, mais lui montre ses pensées cachées. Lorsque des gens venaient voir saint Séraphim de Sarov, il répondait parfois à leurs préoccupations avant même qu’ils aient eu le temps de lui dire la raison de leur visite. Dans bien des cas, la réponse semblait au premier abord hors de propos, voire même absurde et irresponsable ; car ce à quoi répondait saint Séraphim n’était souvent pas la question que son visiteur avait consciemment à l’esprit, mais celle qu’il aurait dû poser. Dans tout cela, saint Séraphim s’en remettait à la lumière intérieure de l’Esprit Saint. Il estimait important de ne pas élaborer d’avance ce qu’il allait dire, car ses paroles n’eussent alors été que le reflet de son propre jugement humain, peut-être erroné, et non le jugement de Dieu.


Pour saint Séraphim, la relation entre starets et enfant spirituel était plus forte que la mort ; et il exhortait ses enfants à continuer de lui révéler leurs pensées même après sa mort, son départ dans la vie du siècle à venir. Avant son décès, il dit aux moniales dont il avait la charge : “Moi parti, venez sur ma tombe. Quand vous aurez le temps. Le plus souvent possible. Tout ce que vous aurez sur le coeur, toutes vos peines, face contre terre, racontez-les moi, comme à un vivant. Et je vous entendrai, et j’enlèverai votre tristesse. Car pour vous, je serai toujours vivant.”7


Le deuxième don du père spirituel est la capacité d’aimer autrui et de faire siennes ses souffrances. D’un anachorète du temps des Pères du désert, on a pu dire, simplement : “ Il était charitable et beaucoup venaient le trouver ”8. Il était charitable - c’est essentiel pour toute paternité spirituelle. Sans amour ni compassion, une pénétration illimitée des secrets du coeur de l’homme ne serait pas créatrice, mais destructrice. Celui qui ne peut aimer autrui n’a guère la force de le guérir.


Aimer son prochain signifie souffrir avec lui et pour lui ; c’est le sens littéral de la compassion. Portez les fardeaux les uns des autres et accomplissez ainsi la Loi du Christ. (Ga 6,2). Le père spirituel est celui qui, par excellence, porte le fardeau d’autrui. Comme l’écrit Dostoïevski dans Les frères Karamazov, “ Un starets est celui qui prend votre âme et votre volonté dans son âme et sa volonté ”. Il ne lui suffit pas de donner des conseils. On lui demande aussi de prendre l’âme de ses enfants spirituels dans sa propre âme, leur vie dans sa vie. C’est sa tâche de prier pour eux, et son intercession constante est plus importante que tout conseil. C’est aussi son devoir d’assumer leurs chagrins et leurs péchés, de prendre sur lui leur culpabilité, et de répondre pour eux au Jugement dernier.


Tout ceci apparaît avec force dans la Correspondance de Barsanuphe et Jean de Gaza, qui regroupe quelque 850 questions adressées à deux anciens de la Palestine du VIe siècle et leurs réponses. Dans sa prière à Dieu, Barsanuphe dit : “ Maître, soit introduis avec moi mes enfants dans ton royaume, soit efface-moi de ton livre ” . Et il écrit à ses disciples : “ Dieu le sait, lui, il n’y a pas un seul coup d’oeil, un seul moment où je ne t’aie dans la pensée et dans la prière. Je me soucie de toi beaucoup plus que de moi-même. Je donne volontiers ma vie pour toi, et ma supplication pour toi est ininterrompue. Je porte tes fardeaux et tes égarements. Tu es devenu semblable à un homme assis à l’ombre d’un arbre. Je porterai ta condamnation et je ne t’abandonnerai ni en ce monde ni en l’autre, par la grâce du Christ ”9.


Les lecteurs de Charles Williams se souviendront du principe de “ l’amour de substitution ”, qui joue un rôle central dans son roman Descente aux enfers. Chez Dostoïevski, le starets Zossime exprime la même idée : “ Il n’y a qu’une voie du salut, c’est de prendre la responsabilité de tous les péchés des hommes, de se rendre responsable en toute sincérité de tout et de tous ”. La capacité du starets à soutenir et fortifier autrui se mesure à sa volonté d’adopter cette voie du salut.


Cela dit, la relation entre le père spirituel et ses enfants n’est pas unilatérale. Bien qu’il se charge du fardeau de leurs fautes et réponde d’eux devant Dieu, le starets ne peut le faire réellement que si ses enfants spirituels combattent de tout leur coeur pour leur propre salut. Un frère vint un jour voir saint Antoine d’Égypte et lui demanda : “ Prie pour moi ”. Le vieillard lui répondit : “ Je ne te prendrai pas en pitié, ni Dieu non plus, si toi-même n’y mets pas du tien et ne supplies pas Dieu ”10.


Quand on parle de l’amour d’un starets pour ceux dont il prend soin, il est essentiel de donner sa pleine signification à la dimension paternelle du “ père spirituel ”. Si père et rejetons, dans une famille ordinaire, sont en principe unis dans un amour mutuel, il devrait en aller de même dans la famille charismatique du starets. Mais la relation est avant tout dans l’Esprit Saint et, même s’il ne s’agit pas de supprimer froidement la source de l’affection humaine, elle doit cependant être transfigurée et donc purifiée de toute fièvre émotionnelle. À cet égard, dans leurs apophtegmes, les Pères du désert nous livrent un récit édifiant. Un jeune moine, Jean le Thébain, passa douze ans à servir son vieux père spirituel, Abba Ammoé, lorsqu’il était gravement malade. Pendant tout ce temps, pas une seule fois le vieillard ne le remercia ni ne lui dit un mot gentil. Mais quand il fut sur le point de mourir, il confia aux autres vieillards qui l’entouraient : “ Celui-ci est un ange, et non un homme ”11.Cette histoire nous montre bien la nécessité du détachement spirituel ; cela dit, un refus aussi radical de toute marque extérieure d’affection n’est pas caractéristique des Apophtegmes des Pères du désert, et encore moins de l’enseignement de Barsanuphe et Jean.


Le troisième don du père spirituel est le pouvoir de transformer l’environnement humain, matériel et immatériel. Le don de guérison, que possédèrent tant de startsi, est un aspect de ce pouvoir. Plus généralement, le starets aide ses disciples à percevoir le monde tel que Dieu le créa et tel qu’il aimerait le voir à nouveau : “ Les oeuvres de notre Père peuvent-elles nous donner trop de joie ?, demande Thomas Traherne. Il est lui-même en tout ” . Le vrai starets est celui qui discerne la présence universelle du Créateur dans la création, et aide autrui à la voir. Comme le dit William Blake, “ Si les portes de la perception étaient purifiées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie ” . Le starets est celui dont les portes de la perception ont été nettoyées. Pour l’homme qui habite en Dieu, rien n’est méprisable ni banal : il voit tout à la lumière du Mont Thabor, transfiguré par l’amour du Christ. “ Qu’est-ce qu’un coeur miséricordieux ? demande Saint Isaac le Syrien (VIIes.). C’est un coeur qui brûle pour toute la création, pour les hommes, les oiseaux, les animaux, les démons, et pour toute créature. Quand l’homme miséricordieux se souvient d’eux ou les voit, ses yeux versent d’abondantes larmes. Sa miséricorde est si forte et si ardente, sa compassion si grande, que son coeur s’humilie et qu’il ne peut supporter d’entendre ou de voir le moindre mal ou la plus petite souffrance dans la création. C’est pourquoi il offre continuellement une prière et des larmes même pour les animaux sans raison, les ennemis de la vérité et pour tous ceux qui lui font du mal, afin que Dieu leur accorde sa protection et sa miséricorde. De la même manière, il prie aussi pour la famille des serpents, tant est grande la compassion qui brûle sans mesure dans son coeur à l’image de Dieu ”12.


Un amour total comme celui de saint Isaac ou du starets Zossime de Dostoïevski transforme son objet, rend l’environnement humain transparent aux énergies incréées de Dieu qui rayonnent à travers lui. Pour bien saisir ce que cette transfiguration implique, on relira la célèbre conversation entre saint Séraphim de Sarov et Nicolas Motovilov, l’un de ses enfants spirituels13.


Tels sont, par la grâce de Dieu, les dons du starets. Mais qu’en est-il de l’enfant spirituel ? Comment contribue-t-il à cette relation mutuelle entre père et fils en Dieu ?


En bref, ce qu’il offre, c’est son obéissance totale et inconditionnelle. Dans leurs apophtegmes, les Pères du désert racontent l’histoire d’un moine à qui on avait demandé de planter un bâton de bois sec dans le sable et de l’arroser chaque jour. La source était si éloignée de sa cellule qu’il devait partir le soir pour aller chercher l’eau et ne rentrait que le lendemain matin. Pendant trois ans, il accomplit fidèlement le commandement de son maître. À la fin de cette période, le bâton se mit soudain à bourgeonner et à fructifier. L’ancien cueillit un fruit, l’emporta dans l’église et invita les moines à en manger, en disant : “ Venez, et goûtez le fruit de l’obéissance ”.


Cette histoire, comme d’ailleurs celles de la même veine où un ancien demande à son disciple de voler dans la cellule de ses frères ou de jeter son fils dans un four, peuvent laisser au lecteur d’aujourd’hui une impression ambivalente. Elles semblent infantiliser le disciple ou le réduire à un niveau sous-humain, le privant de tout pouvoir de jugement et de choix moral. Nous sommes tentés de demander avec indignation : est-ce cela, la glorieuse liberté des enfants de Dieu (Rm 8,21) ?


Trois éléments, ici, doivent être mis en relief. En premier lieu, l’obéissance offerte par le fils spirituel à son maître n’est pas contrainte, mais consentante et volontaire. Il incombe au starets de prendre notre volonté dans la sienne, mais il ne le peut que si, par notre propre libre arbitre, nous la remettons entre ses mains. Il ne casse pas notre volonté, mais l’accepte comme un don. Une soumission contrainte et non volontaire est évidemment dépourvue de valeur morale ; le starets demande à chacun d’offrir à Dieu son coeur, pas ses actes extérieurs.


Mais cette offrande volontaire de notre liberté ne peut évidemment être faite une fois pour toutes, par un seul et unique geste. Le don doit être constant, se poursuivre durant toute notre vie ; notre croissance en Christ sera précisément à la mesure de notre don de nous-mêmes. Le don de notre liberté doit être renouvelé chaque jour, à chaque instant, sous des formes multiples et toujours changeantes. Cela signifie que la relation entre starets et disciple n’est pas statique mais dynamique, pas immuable mais infiniment diverse. Chaque jour et à toute heure, guidé par son maître, le disciple affronte de nouvelles situations qui demandent à chaque fois une réponse différente, une nouvelle forme de don de soi.


En second lieu, la relation entre starets et enfant spirituel n’est pas unilatérale, mais réciproque. De même que le starets permet à ses disciples de se voir tels qu’ils sont vraiment, les disciples révèlent le starets à lui-même. Le plus souvent, un homme ne prend conscience de sa vocation de starets que lorsque d’autres viennent à lui et désirent absolument se placer sous sa conduite. Cette réciprocité se poursuivra durant toute leur relation. Le père spirituel n’a pas de programme complet, élaboré d’avance dans les moindres détails et imposé à tous de la même manière. Au contraire, s’il est un vrai starets, il aura un mot différent pour chacun ; et dans la mesure où la parole qu’il donne est, au niveau le plus profond, non pas la sienne mais celle de l’Esprit Saint, il ne sait pas d’avance ce qu’elle sera. Le starets agit sur la base non pas de règles abstraites, mais de situations humaines concrètes. Lui et son disciple abordent ensemble chaque situation, sans en connaître d’avance l’issue, mais en attendant l’illumination de l’Esprit. Le père spirituel autant que le disciple doivent apprendre en marchant.


Cette relation de réciprocité apparaît clairement dans certains apophtegmes des Pères du désert, où un ancien a un fils spirituel bien meilleur que lui. Le disciple, par exemple, surprend son maître en pleine fornication, mais feint de n’avoir rien vu et reste sous sa garde ; ainsi, grâce à la patiente humilité de son disciple, le père spirituel est finalement amené au repentir et à une nouvelle vie. En pareil cas, ce n’est pas le père spirituel qui aide le disciple, mais l’inverse. De telles situations ne sont, évidemment, de loin pas la norme, mais elles montrent que le disciple est parfois appelé à donner autant qu’à recevoir.


En réalité, la relation n’est pas bilatérale, mais triangulaire. En plus du starets et de son disciple, il y a en effet un troisième partenaire : Dieu. Notre Seigneur nous enjoint de n’appeler personne “ père ”, car nous n’avons qu’un seul père, qui est aux cieux (Mt 23,9). Le starets n’est pas un juge infaillible ou une cour d’appel, mais un serviteur du Dieu vivant ; non un dictateur, mais un guide et un compagnon sur la voie. Le seul vrai “ directeur spirituel”, dans tous les sens du terme, est l’Esprit Saint.


Cela nous amène au troisième point. Dans la meilleure tradition de l’Église orthodoxe d’Orient, le starets a toujours cherché à éviter toute contrainte et violence spirituelle dans sa relation à ses disciples. Si, guidé par l’Esprit, il parle et agit avec autorité, cette autorité est celle de l’amour humble. Dans les Frères Karamazov, le starets Zossime exprime un aspect essentiel de la paternité spirituelle : “ Devant certaines idées, on s’arrête parfois perplexe, surtout à la vue du péché de l’homme et on se demande : ‘Faut-il le prendre par la force ou bien par un humble amour ?’ Décide toujours : ‘Je le prendrai par un humble amour.’ Si tu en décides ainsi une fois pour toutes, tu pourras conquérir le monde entier. L’humilité dans l’amour est une force prodigieuse, la plus grande de toutes et que rien n’égale ”14.


Soucieux d’éviter toute contrainte mécanique, nombre de pères spirituels dans l’Orient chrétien refusent de donner à leurs disciples une règle de vie, une série de commandements extérieurs applicables automatiquement. Comme le dit un moine roumain contemporain, le starets “ n’est pas un législateur, mais un mystagogue ”15. Il guide les autres, sans imposer de règles, mais en partageant sa vie avec eux. “ Un frère demanda à Abba Poemen : ‘Des frères habitent avec moi ; veux-tu que je leur commande ?’ L’ancien répondit : ‘Non! Mais agis d’abord, et s’ils veulent vivre, à eux de voir!’ Le frère lui dit : ‘Eux-mêmes, Père, veulent que je leur commande.’ L’ancien lui dit : ‘Pas du tout! Sois pour eux un modèle et non un législateur ”16. Lorsqu’on demanda à Barsanuphe une règle de vie détaillée, il refusa, disant : “ Je ne veux pas que tu sois sous la loi, mais sous la grâce. Tu sais que jamais nous n’avons imposé de lien à quelqu’un, pas même à nous-mêmes. Ne force pas la volonté, mais sème dans l’espérance. Et en effet notre Seigneur n’a jamais contraint personne, mais il annonçait l’Évangile, et écoutait qui voulait ”17.


Ne force pas la volonté. La tâche du père spirituel n’est pas de détruire la liberté d’un homme, mais de l’aider à voir la vérité par et pour lui-même ; elle n’est pas de supprimer sa personnalité, mais de lui permettre de se découvrir lui-même, de croître jusqu’à sa pleine maturité et de devenir ce qu’il est réellement. Si, à l’occasion, le père spirituel demande à son disciple une obéissance inconditionnelle et en apparence aveugle, ce n’est jamais une fin en soi et cela n’a jamais pour but de le réduire en esclavage. Le but de cette espèce de “ traitement de choc ” est simplement de libérer le disciple de son “ ego ” mensonger et illusoire, de façon qu’il puisse accéder à la véritable liberté. Le père spirituel n’impose pas ses idées personnelles et ses dévotions, il aide le disciple à trouver sa vocation propre. Comme le disait un bénédictin du XVIIe siècle, Dom Augustin Baker : “ Le guide n’a pas à enseigner sa propre voie, ni aucun chemin déterminé de prière, mais à apprendre à ses disciples à trouver par eux-mêmes leur voie particulière. Autrement dit, il n’est que l’huissier de Dieu ; il doit conduire les âmes dans le chemin de Dieu, non dans le sien ”.


Finalement, ce que le père spirituel donne à son disciple n’est ni un code de règles écrites ou orales, ni une série de techniques de méditation, mais une relation personnelle. À l’intérieur de cette relation, le maître croît et change autant que le disciple, car Dieu les guide constamment tous les deux. Il peut, à l’occasion, fournir à son disciple des instructions orales détaillées, avec des réponses précises à certaines questions spécifiques. À d’autres occasions, il peut ne donner aucune réponse, soit parce qu’il estime que la question ne nécessite pas une réponse, soit parce que lui-même ne sait pas encore ce que la réponse devrait être. Mais ces réponses – ou ces absences de réponse – sont toujours données dans le cadre d’une relation personnelle. Bien des choses ne peuvent être exprimées par les mots, mais peuvent être transmises à travers une rencontre personnelle directe.


Et que faut-il faire si on ne trouve pas de père spirituel ? On peut, dans un premier temps, se tourner vers les textes. Au XVe siècle en Russie, saint Nil Sorski déplorait l’extrême rareté de guides spirituels qualifiés ; et pourtant, combien plus nombreux qu’aujourd’hui devaient-ils être en ce temps-là! Cherchez avec diligence, nous propose-t-il, un guide expérimenté et digne de confiance. “Cependant, si l’on ne trouve pas ce maître, les saints Pères disent de nous instruire dans les divines Écritures, selon la parole du Seigneur lui-même.”18 Comme le témoignage des Écritures ne devrait pas être isolé de celui de l’Esprit dans la vie de l’Église, le “ chercheur ” lira aussi les écrits des Pères et, surtout, la Philocalie19. Mais il y a là un danger évident. Si le starets adapte ses conseils à l’état intérieur de chacun, les livres, eux, offrent le même précepte à tous. Comment le débutant pourra-t-il discerner si un texte s’applique ou non à sa propre situation ? Même s’il ne peut avoir un père spirituel au sens propre du terme, il devrait au moins trouver quelqu’un de plus expérimenté que lui-même, capable de le guider dans ses lectures.


On peut aussi apprendre en fréquentant des lieux où la grâce divine s’est jusqu’ici manifestée de façon exceptionnelle et où la prière est extrêmement concentrée. Avant de prendre une décision capitale, et en l’absence de vrai guide, nombre de chrétiens orthodoxes se rendent en pèlerinage à Jérusalem ou au Mont Athos, dans quelque monastère ou sur la tombe d’un saint, où ils prieront pour recevoir la lumière. C’est ainsi que moi-même j’ai pris les décisions les plus difficiles de ma vie.


Troisièmement, nous pouvons apprendre des communautés religieuses qui ont une forte tradition de vie spirituelle. En l’absence d’un maître personnel, l’environnement monastique peut nous servir de “ guide spirituel ” ; nous pouvons recevoir une formation à travers les différents temps du programme quotidien, avec ses moments de prière liturgique et silencieuse, l’équilibre entre le travail manuel, l’étude et la récréation. Il semble que ce fut ainsi, principalement, que saint Séraphim de Sarov acquit sa formation spirituelle. Un monastère bien organisé incarne, sous une forme accessible et vivante, la sagesse héritée de nombreux startsi. Non seulement les moines, mais aussi les visiteurs qui séjournent plus ou moins longtemps, peuvent être formés et guidés par l’expérience de la vie communautaire.


Enfin, avant de clore ce chapitre sur l’absence de starets, il convient aussi de souligner la souplesse extrême qui doit exister dans la relation entre maître et disciple. Certains peuvent voir leur père spirituel chaque jour et même à toute heure, prier, manger et travailler avec lui, peut-être même partager la même cellule, comme il arrivait souvent dans le désert d’Égypte. D’autres peuvent le voir une fois par mois seulement, voire une fois par année ; d’autres, encore, peuvent visiter un starets une seule fois dans leur vie et cela suffira à les mettre sur le bon chemin. Il existe, en outre, de nombreux types différents de pères spirituels ; peu d’entre eux sont des thaumaturges comme saint Séraphim de Sarov. Mais de nombreux prêtres et laïcs, sans avoir les dons les plus spectaculaires des startsi, peuvent certainement offrir aux autres les conseils qu’ils recherchent. Enfin, parallèlement à la paternité ou la maternité spirituels, il y a toujours des possibilités de fraternité spirituelle.


Si bien des gens pensent qu’ils ne peuvent trouver un père spirituel, c’est parce qu’ils le veulent d’un certain type : cherchant un saint Séraphim, ils ferment les yeux sur les guides que Dieu leur envoie en réalité. Souvent, leurs prétendus problèmes ne sont pas si compliqués et, en fait, ils connaissent déjà la réponse au fond de leur coeur. Mais cette réponse ne leur plaît pas, parce qu’elle implique un effort patient et soutenu de leur part ; alors, ils cherchent une sorte de deus ex machina qui, par une seule parole miraculeuse, rendra soudain toute chose facile. Ce dont ces gens-là ont besoin, c’est d’abord qu’on les aide à comprendre la vraie nature de la paternité spirituelle.


Extrait du livre de Mgr Kallistos Ware,


Le royaume intérieur, Le Sel de la Terre, 1993.


RÉFÉRENCES


1. Apophtegmes des Pères du désert, collection alphabétique, PG 65.

2. Abba, dis-moi une parole, apophtegme 134, Abbaye de Solesmes, 1984, p. 20.

3. Écrits spirituels, Abbaye de Bellefontaine (Spiritualité orientale No 29), 1979.

4. Irina Goraïnoff, Séraphim de Sarov, Desclée de Brouwer, 1979, pp. 47 et 196.

5. Abba, dis-moi une parole, apophtegme. 173, p. 79.

6. Ibid., apophtegme 361, p. 150.

7. Séraphim de Sarov, p. 118.

8. Jean-Claude Guy, Paroles des anciens, Seuil (Points-Sagesses) 1976, p. 122.

9. Barsanuphe et Jean de Gaza, Correspondance, Lettres 187, 113,39,353 et 239, Abbaye de Solesmes, 1972, pp. 152, 102,38,253 et 189-190.

10. Paroles des anciens, p. 18.

11. Ibid., p. 83.

12. Oeuvres spirituelles, 81e discours, Desclée de Brouwer, 1981, p. 395 (texte modifié sur la base de la traduction anglaise effectuée directement à partir du syriaque par le Monastère de la Sainte Transfiguration, Boston, Massachusetts, 1984, pp. 344-45).

13. Séraphim de Sarov, pp. 155-185.

14. Le Livre de Poche, T.1, p. 406.

15. André Scima, “La tradition du Père spirituel dans l’Église d’Orient”, in Hermis, Le Maître Spirituel selon les traditions d’Occident et d’Orient, No 4, 1983, pp. 173-189.

16. Abba, dis-moi une parole, apophtegme 199, Abbaye de Solesmes, 1984, pp. 84-85.

17. Barsanuphe et Jean de Gaza, Correspondance, “Lettres” 23, 51 et 35, Abbaye de Solesmes, 1971, pp. 29,47 et 36.

18. Saint Nil Sorski, Abbaye de Bellefontaine (Spiritualité orientale No 32), 1980, p. 40.

19. La Philocalie en traduction française : Jacques Touraille, trad., La Philocalie des Pères neptiques, Desclée de Brouwer et J.-C. Lattès, 1995.

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Published by Orthodoxes d'Europe - dans Spiritualité

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