6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 12:00

 

Conférence - R.P.  Evgraph Kovalevsky

 

Mgr Jean 89


(Compte-rendu par Yvette Rosenfeld)

Cahiers Saint-Irénée n° 11 – Juin-Juillet 1958

 

         Le 6 mai dernier, au Collège Philosophique, sous la présidence de M. le Professeur Jean Wahl, le R.P. E. Kovalevsky a présenté Féodorov, philosophe inconnu et maître spirituel de Dostoïevsky, Soloviev et Tolstoï. Mous donnons ici un compte-rendu da quelques-unes des idées essentielles.

Le R.P. Kovalevsky posa la question : Pourquoi parler de Féodorov ? et donna les réponses suivantes : D'abord parce qu'il est aujourd'hui inconnu, ensuite-parce que, de son vivant, il a inspiré des hommes comme Dostoïevsky, Soloviev et Tolstoï, enfin parce que sa pensée prend toute son actualité dans notre monde moderne. Le R.P. Kovalevsky nous fit remarquer qu'il est inconnu aussi bien en Russie que dans le monde occidental. Il n'a jamais signé un article et les publiait toujours sous des noms de guerre. Dans son testament, il a défendu qu'on vende sa pensée. Il fallait donc trouver de l'argent pour publier et donnergracieusement ses écrits. Ceci n'a été fait que pour très peu de ses œuvres et actuellement on trouve seulement quelques articles dispersés dans des revues.

Féodorov n'a jamais fait partie d'aucun clan. Né en 1828, mort en 1903, sa carrière fut très ordinaire. Fils naturel d'une femme du peuple et d'un prince, cette double hérédité ne lui donna jamais aucun complexe. Son parrain, un homme riche, lui paya ses-études : le droit, .puis les sciences naturelles. Il devint professeur et ensuite bibliothécaire des musées d'État.

De nature, c'était un ascète ; il dort "à la dure" et vit de pain et d'eau, il ignore les femmes, aucun vice ne l'intéresse. Mais, ce qui est exaspérant, surtout pour un Tolstoï, il ne joue pas à l'ascète, il ne prêche personne, il ne donne pas sa vie en exemple aux autres. Quoique gagnant bien sa vie, il semblait n'avoir pas d'argent et quand il mourut, on ne trouva rien non plus, mais on comprit pourquoi. Il faisait de son argent ce qu'il appelait "des bourses". Il donnait régulièrement, chaque mois, à un certain nombre de personnes pauvres, des sommes d'argent dont il tenait d'ailleurs le compte, car c'était un homme rangé. On voit la différence avec Tolstoï ou Soloviev qui donnaient certes beaucoup mais spectaculairement. La charité de Féodorov est discrète, comme toute sa personne.

Tolstoï ne peut s'empêcher de vivre en grand seigneur et méprise bien haut la civilisation. Féodorov considère toute forme de civilisation comme très précieuse et vit en ascète.

On peut se demander quelles influences philosophiques ont joué sur Féodorov. Quoiqu'on puisse trouver des similitudes avec celui-ci ou celui-là, ce n'est pas un autre philosophe qui a produit le choc décisif sur sa pensée. Le choc déterminant a été en fait la mort, l'idée de la mort. L'absurdité de la mort vient le frapper très jeune et toute sa vie il sera pionnier de la lutte contre la mort. Il comprend que l'homme est appelé à détruire la mort par la résurrection, à dépasser la mort, et il est bouleversé par l'attitude lâche de l'humanité vis-à-vis de la mort. Cette idée est la source intime qui oblige en quelque sorte le développement de sa pensée.

Les sources de sa pensée sont les dogmes de l'Église orthodoxe, la Résurrection, la Trinité et l'Incarnation. Il voit dans la Trinité la base de toutes les sociétés, Tri-Unité qui est tout un programme social, unissant l'idée de la valeur absolue de la Personne et la valeur absolue de l'Unité. Avec l'Incarnation, il repousse tout spiritualisme lui abandonne le Cosmos au profit d'un pur esprit. La Résurrection est centrale pour lui.

Le style de ses écrits est lourd, laborieux ; Féodorov est un "ingénieur de la Trinité", un "chef d'entreprise cosmique" ; sa philosophie est celle de l'action en commun, l'œuvre en commun (liturgie), non seulement d'une génération, mais de toute l'humanité, d'où la nécessité de la résurrection universelle. Cet homme ascétique parle un langage technique. Il affirme toute sa vie que la connaissance qui ne transforme pas le monde est une absurdité et un péché ; chaque dogme est un commandement urgent, un plan quinquennal de réalisation dans le monde.

Pour lui, le péché originel consiste dans la séparation de la connaissance et de l'action ; c'est la Croix qui vient réunir action et connaissance. La connaissance est inséparable de la vertu, et l'ignorance est liée avec le vice. L'ignorance est un vice et le vice est une ignorance. La connaissance doit se manifester par la réalisation et tout idéalisme doit être écarté. L'homme n'est pas appelé à connaître le monde, mais à le transfigurer, à le diriger pour le transformer. C'est une connaissance qui n'est ni objective ni subjective, mais, le mot est de lui, "projective", dans le sens de projet, de plan.

Le R.P. Kovalevsky aborde ensuite sa cosmologie. Le monde que nous connaissons n'est pas encore le Cosmos, c'est un chaos, un monde encore non organisé. Ce chaos doit devenir le Cosmos, grâce à l'homme, non pas l'individu bien entendu, mais toute l'humanité. Le monde doit ressusciter et l'obéissance à Dieu consiste à organiser le monde. Le Cosmos, d'après Féodorov, est triste et impressionné que l'homme ne fasse rien pour lui, car, ou bien l'homme étudie le monde avec indifférence, ou bien il en tire tout le bien possible, mais sans se soucier du sort de la nature qu'il dévaste, sans une pensée de reconnaissance envers elle qui lui donne ses ressources et son énergie. De la sorte, l'homme suscite la haine, la souffrance et la Mort. On retrouve ici le grand vice humain, la lâcheté de l'homme, son culte de la mort, ce que Féodorov appelle la "divinisation" de la mort. On s'occupe de tout, sauf du "dernier ennemi", selon saint Paul. Le Cosmos attend de l'homme un travail de transformation et il est déçu del'humanité. L'homme cultive la mort et il ne le sait pas.

Mais comment concrètement parvenir à triompher de la mort ? En réalisant le dogme de la Résurrection du Christ. La mort et la résurrection de Jésus, c'est un commandement. "Faites comme moi" et "Vous ferez des miracles plus grands encore".•C'est maintenant et non pas dans un lointain avenir que l'humanité doit réaliser la Résurrection. Pour Féodorov, tous les moyens sont bons, les techniques, les sciences pures et appliquées, les arts, les moyens psychiques et spirituels. Tout se fait dans la Grâce et par la Grâce, mais l'homme doit vouloir et agir. L'un croit à Elie et à son char de feu, l'autre croit à l'électricité. Nous avons bien besoin de l'un et de l'autre pour aller dans le sens de la Résurrection. Et rien ne doit être laissé de côté.

Pour Féodorov, l'humanité se partage ainsi en deux, l'un s'incline devant la mort, ce vice ; l'autre se sert de tout pour combattre la mort. C'est ensemble que l'humanité doit agir sur la base de la Trinité qui unit l'idée absolue de la Personne et de l'Unité. Toutes les autres sociétés sont impures-et ne reflètent pas l'œuvre en commun. Nous sommes baptisés pour réaliser laTrinité dans le monde, société parfaite.

En vue de cette réalisation, Féodorov prend des hypothèses instrumentales ; il comprend bien que son plan n'est pas "quinquennal", mais de 10.000 ans, un million d'années. Il est indispensable de le poser comme but et de le réaliser, sinon l'on vit dans l'absurde, continuant à se demander pourquoi la souffrance, pourquoi la mort.

L'eschatologie de Féodorov est particulière. Il relève que le Christ a dit : Quand je reviendrai, trouverai-je la foi sur la terre, l'amour entre les chrétiens ? Le Christ voit pour l'humanité deux possibilités, deux chemins. Ou bien les hommes vont réaliser spirituellement, psychiquement, techniquement ses commandements et aller vers la Résurrection, ou bien ils ne réaliseront pas et alors viendra le Deuxième Avènement, sans la collaboration des hommes et avec beaucoup de dégâts pour les hommes, parce qu'ils se seront-refusés à aller dans le sens de cette réalisation. Ce n'est pas à dire que l'homme soit appelé à réaliser sans Dieu. Au contraire, dans la pensée de Féodorov, Dieu est toujours présent, mais toujours aussi respecte la volonté libre de l'homme.

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Published by Orthodoxes d'Europe - dans Monseigneur Jean

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