6 août 2012 1 06 /08 /août /2012 07:33

Les membres de Pussy Riot agents de Vladimir Poutine ? C’est ce qu’avance Andreï Kouraev, professeur à l’Académie théologique de Moscou et missionnaire orthodoxe indépendant, dans une interview accordée à Elena Massiouk pourNovaya Gazeta, alors que le procès des trois membres du groupe punk a repris le 30 juillet dernier.

 

 

 

Andreï Kouraev, photo : Novaya Gazeta

 

Sur l’Église

Elena Massiouk : Vous avez une position différente de celle officielle de l’Église orthodoxe vis-à-vis de Pussy Riot, et avez même déclaré être prêt à leur fournir un refuge. Est-ce toujours d’actualité ?

Andreï Kouraev : Bien sûr, mais je ne souhaite pas les protéger de la justice, seulement des personnes mal intentionnées.

E.M : Vous pensez réellement que si on les libérait, leurs vies seraient en danger ?

 

A.K : Plus à l’heure actuelle, j’espère. Enfin, tant qu’il n’y aura pas une vague de haine sous le prétexte « ne pas oublier, ne pas pardonner ».

 

E.M : Mais il y en a déjà eu une, non ?


A.K : Je pense qu’il s’agit réellement d’une erreur de la part du patriarcat. Il y a des choses et des sentiments qu’il ne faut pas réveiller. Il est simple de provoquer chez les gens le sentiment de haine, mais il est plus difficile de l’apaiser. Il s’agit d’une erreur politique banale. Ils pensaient être capables de feinter et d’utiliser cette affaire pour le bien de l’Église, supposant que le monde entier nous avait vus en position de faiblesse et qu’il était donc nécessaire de faire passer une loi pénalisant le blasphème. Ainsi les représentants de l’Église ont-ils tout fait pour envenimer les choses après l’action dans la cathédrale afin de provoquer une réaction du pouvoir. Les victimes ne sont pas les croyants, mais ces jeunes féministes.

Sur les commanditaires

En fait, les pensées et les projets de ces jeunes femmes ne m’intéressent absolument pas car elles n’ont qu’un petit rôle dans ce grand spectacle politique.

E.M : Vous insinuez qu’elles ne sont pas à l’origine de cette action ?

A.K : Certains experts avancent une hypothèse intéressante quant à l’origine de toute l’affaire. Avant de vous en faire part, je tiens à souligner que je ne suis pas en mesure de fournir toutes les preuves la justifiant. Mais elle permet cependant de mieux comprendre tous les détails de cette affaire.

Selon cette lecture, l’action aurait été commanditée par des membres de second plan de l’entourage de Vladimir Poutine. Il est en effet évident que le concert a profité au candidat n°5 (Vladimir Poutine était enregistré sous le numéro 5 lors de la dernière élection présidentielle, ndlr) : à une semaine de l’élection présidentielle, un groupe de féministes fait irruption dans la cathédrale du Christ sauveur, « centre spirituel du pays », et commence de critiquer le Patriarche et Vladimir Poutine en personne.

Le but de l’action était de toucher les « orthodoxes indifférents », ces croyants insensibles à la politique. Ainsi ces électeurs, qui n’avaient peut-être pas vraiment l’intention d’aller voter, recevaient-ils un message disant : « Regarde, ta croyance est bafouée dans ta propre église, ils sont venus attaquer le Patriarche et le candidat n°5. Pour qui peux-tu voter, qui pourra le mieux protéger tes valeurs ? ».

E.M : Le candidat n°5 !

A.K : Voilà ! D’après ce que j’ai entendu, l’affaire se serait déroulée ainsi : à l’époque, quelqu’un, je ne sais pas qui – l’administration du président ou la mairie de Moscou –, avait décidé de se lancer dans la rénovation du parc Gorki, à Moscou. L’entreprise n’était bien sûr pas gratuite et l’argent venait à manquer dans les caisses fédérales, comme d’habitude. Alors, on a sonné à la porte du milliardaire russe Roman Abramovitch. Cependant, l’homme d’affaires n’est pas né de la dernière pluie. En contrepartie de l’aide apportée, il souhaitait que l’un de ses collaborateurs soit nommé à la tête du projet afin d’être certain que l’argent investi serait utilisé à bon escient et ne disparaîtrait pas.

L’heureux élu fut Sergueï Kapkov, qui a obtenu le poste de directeur du département de la culture de la ville de Moscou (qu’il occupe toujours). Mais pourquoi s’arrêter là ? Ainsi l’idée est-elle née dans la tête d’un des proches d’Abramovitch d’obtenir un poste encore plus haut placé. Qui, je serais incapable de le dire.

Et voilà qu’à la suite des élections parlementaires de décembre 2011, Vladislav Sourkov quitte ses fonctions dans l’administration présidentielle, libérant une place des plus intéressantes. Mais seule une personne aussi capable que lui de penser et de bâtir des scénarios complexes peut rafler la mise. Il fallait donc être aussi grand stratège… Et si le concert de Pussy Riot était précisément un exemple de la créativité dont sont capables des proches d’Abramovitch ? Une action visant Vladimir Poutine mais jouant en réalité en sa faveur !

E.M : Abramovitch et Kapkov seraient donc derrière toute cette affaire ?

A.K : C’est ce que disent certains experts, en effet… Mais les événements ont pris une tournure inattendue avec la réaction brutale du patriarcat. L’écho de l’affaire ayant été trop important et ayant dépassé le simple cadre électoral, tout le monde a conservé son poste et personne n’a obtenu le siège tant convoité.

La troisième étape de cette affaire date de la fin avril, lorsqu’il est devenu clair que chaque jour de plus que les filles passaient derrière les barreaux jouait contre l’Église. Et la situation faisait le jeu d’un personnage haut placé au sein du pouvoir. Le Patriarche s’est alors retrouvé dans une position inconfortable : d’un côté, son image était grandie aux yeux de la population après les offenses dont il avait été l’objet, mais de l’autre, parce qu’il endossait la responsabilité de l’emprisonnement des filles, la confiance des gens envers lui pouvait être fragilisée. C’est pourquoi, à mon sens, l’histoire de Pussy Riot se révèle actuellement bien plus nuisible au Patriarcat que ce que voulaient à la base les filles.


E.M : Les membres du groupe se savaient-elles manipulées ?

A.K : Cela ne m’intéresse pas.

 

E.M : Pensez vous qu’elles aient reçu de l’argent ?

A.K : Peut-être que oui, peut-être que non.

Sur le Patriarche

Cet hiver, c’est l’image d’un Patriarche en homme politique indépendant qui n’a pas plu à tout le monde.

 

E.M : Indépendant ? Mais il a apporté son soutien à Vladimir Poutine !?

A.K : C’est plus compliqué que ça. Je ne peux pas raconter tout ce que je sais. Je ne vous fais part que de mes conclusions. Je dirai simplement que, derrière tous ses beaux discours sur l’amitié, l’amour et son appui au candidat, il se cache des relations d’interdépendance autrement complexes.

 

E.M : Le Patriarche n’aurait finalement pas intérêt à arranger les affaires du Kremlin ?

 

A.K : Je n’ai pas l’impression, en effet, qu’on puisse parler d’entente ou de symphonie entre eux.

 

E.M : C’est pourtant l’impression que ça donne, vu de l’extérieur…

A.K : C’est tout l’art des relations publiques. Voilà pourquoi il est si nécessaire de toujours se forger son opinion propre, de ne pas se laisser influencer par ce que l’on essaie de nous faire croire.

 

E.M : L’Église a-t-elle vraiment bien fait d’organiser une prière collective sur le parvis de la cathédrale du Christ-Sauveur en avril dernier ? La manifestation n’a-t-elle pas favorisé une fracture de la société en deux groupes ?

A.K : J’estime que les prières du Patriarche au cours de cette journée étaient pleines de bonnes intentions. Mais je sais également que, dans certaines sphères du pouvoir, cela a été pris comme un événement équivalent au rassemblement de l’opposition sur la place Bolotnaïa. Pour le pouvoir, le Patriarche pourrait être un nouveau meneur populaire capable de réunir les foules et qui, bien qu’il affronte aujourd’hui des forces contre qui il n’a finalement pas grand-chose, pourrait viser demain n’importe qui.

 

E.M : Après cette prière, la relation du pouvoir avec le patriarcat a-t-elle évolué ?

A.K : Peut-être que oui. Le jeu est passé à un autre niveau et de nouveaux joueurs ont rejoint la partie.

 

E.M : Il me semble qu’à l’heure actuelle, l’Église considère ces féministes comme ses ennemies et monte la population contre elles.

A.K : S’il en était réellement ainsi, ce serait bien triste. Car faire d’un individu l’ennemi de l’Eglise revient à l’ériger en un égal… Ce genre de théorie est une offense à l’égard de l’Église. En suivant cette logique, on pourrait dire que la cathédrale du Christ-Sauveur a été fondée pour lutter contre ces jeunes femmes ? C’est de la folie !

Réaction de Sergueï Kapkov :

Le procès des membres de Pussy Riot me rappelle l’époque de l’obscurantisme religieux : avec ces filles chantant sur l’autel de la cathédrale d’un côté, Kouraev qui voit un complot là où il n’y a pas matière à en voir de l’autre et, enfin, la partie plaignante qui cherche à revêtir un costume d’inquisiteur.

D’une certaine façon, cette déclaration du diacre Kouraev ne fait que me conforter dans cette opinion.

Traduit par : THOMAS GRAS

Source : Novaya Gazeta

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Published by Orthodoxes d'Europe - dans Le monde orthodoxe

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